Pour Chantal et Katherine

Choisir l’avancement plutôt que la sortie du placard

Yves Lafontaine
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Chantal, 36 ans, travaille comme représentante pour une grande firme agro-alimentaire de la Rive-Sud depuis un peu plus d’un an; Katherine, 41 ans, dans une filiale d’un groupe industriel américain à Mirabel. Elles vivent ensemble depuis neuf ans, durant les week-ends, à la résidence secondaire de Katherine, dans les Cantons de l’Est. Leur expérience fait ressortir la limite des lois protégeant les gais et lesbiennes de la discrimination... Katherine Je travaille dans un milieu d'hommes. C’est très macho. La règle, c'est d’être marié, d’avoir à trois enfants, et que la femme suit la carrière de son mari, même si elle travaille, elle aussi. En embauchant une femme, les dirigeants de mon entreprise considèrent sans doute qu’ils ont déjà fait preuve d'ouverture. Mais s'ils savaient que je suis homosexuelle, il n’est pas certain que je garderais longtemps mon travail, et toutes les possibilités d’avancement disparaîtraient.

Chantal C’est sensiblement la même situation chez nous, bien qu’une secrétaire à mon travail sait que je suis lesbienne. C'est déjà dur de s'imposer en tant que femme, alors comme lesbienne, je n'en parle même pas. J'ai envie de réussir, d'évoluer dans ma carrière, d'avoir plus de responsabilités. Comme Katherine, je privilégie ma carrière. Nous vivons donc dans le secret. Notre comportement est réglé par le secret. On ne s'appelle jamais sur nos lieux de travail, et je ne parle jamais de ma vie privée à mes collègues. Je leur dis que je suis célibataire. Mais pas sans sexualité, car je passerais pour une vieille fille frustrée, ce n'est pas bon. Je m'invente donc des aventures, cela les rassure. Je préfère passer pour une salope, car dans leur échelle de valeurs, une salope, c'est mieux qu'une lesbienne.

Je raconte tout ce qu'on vit, mais je dis "il" : "Mon chum va bien, il est venu me voir ce week-end", etc. Un jour, un type du boulot m'a cruisée, je l'ai laissé faire, il m'a servi de couverture. En fait, l'homophobie, on ne la vit pas, car on s'en protège totalement. Je préfère cette situation. Un de mes amis l'a dit à son travail, et ça s'est retourné contre lui. Il est le sujet de la plupart des blagues maintenant. C'est ma hantise, ce genre de choses.
Katherine Il faut donc en imposer. Dire qu'on est homosexuelle est une faiblesse. Au bureau, je suis maquillée, en tailleur jupe et talons. Alors que, chez moi, je suis toujours en pantalon. Je me force à être très féminine. Aux réunions stratégiques, je suis la seule femme. Au-dessus de moi, il n'y a que des hommes. Et puis, il y a toujours une relation de séduction homme-femme dans le travail. Ça fait partie des règles, tout le monde en joue. Surtout quand tu es représentante, un travail où tu emportes des marchés grâce à une bonne part de séduction. Si tu ne le fais pas, tu te marginalises. En fait, on joue sur les clichés. Dans la tête des gens, les lesbiennes ne portent pas de jupe et ne peuvent être séduisantes.

Chantal Paradoxalement, si j'étais hétérosexuelle, je viendrais plus facilement en pantalon au bureau. Quand j'en porte un, je fais toujours attention d'avoir une touche féminine, des bagues ou un foulard.
Katherine Comme j'ai bien séparé vie privée et vie professionnelle, je ne souffre pas de cette situation. Avec le temps, on se blinde. L’été dernier, durant une fête organisée par le propriétaire de l’entreprise, l'un de mes collègues, avec qui je m'entends très bien par ailleurs, n'a pas arrêté de faire des blagues sur les gais — c’était autour de la parade de la fierté — , il disait des horreurs, et moi, j'ai acquiescé. Je suis obligée de jouer ce double jeu. Pour moi, c'est inimaginable de le dire. Je ne me sens pas la force d'être une martyre. Si, dans la société, ça avance, si des lois existent pour nous protéger, dans certains milieux de travail, les nôtres en tout cas, on n'en est carrément pas à vivre ouvertement.

Chantal Ce qui m’a retenue, lors de mon dernier emploi, de déposer une plainte de discrimination basée sur l’orientation sexuelle, c’est que ça voudrait dire que je ne peux plus utiliser cet employeur comme personne ressource dans mon CV. Comment justifier son absence dans mon CV après près de 10 ans de loyaux services? Personne ne veut avoir à son emploi quelqu’un qui a poursuivi son ancien employeur, que ce soit ou non avec raison…