José Navas

Une seule vie ne lui suffirait pas

Denis-Daniel Boullé
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Impatient, excessif, brillant, autant de qualificatifs pour essayer de cerner ce qui fait courir José Navas. Les pièces qui seront présentées à l'Agora de la danse, du 4 au 8 juin prochain, ne sont ni une rétrospective, ni un chant d'adieu, mais "une période de ma vie qui s'achève", selon le chorégraphe. Quatre solos, dont une création, et un duo qui s'étendent de 1992 à aujourd'hui. José Navas ne renonce ni à la danse, ni à la chorégraphie, mais n'a plus le temps pour les tournées comme soliste. Ceux et celles qui pensent que la danse contemporaine est trop froide, abstraite, distante, il faut vous précipiter pour découvrir — si ce n'est pas encore fait — le travail de José Navas. La magie Navas tient en cette proximité qu'il installe avec le public, toute de sensualité, d'émotion, de passion. Le contraire de l'exercice mécanique désincarné. L'explication tiendrait, selon lui, à ses origines latinos. On serait aussi tenté d'ajouter que José Navas réussit le tour de force de proposer une danse déroutante, dérangeante parfois, mais qui ne perd jamais le public, bien au contraire.

Les solos présentés à l'Agora sont devenus des classiques du chorégraphe d'origine vénézuélienne qu'il a présentés lors de nombreuses tournées. On retiendra surtout Sterile Fields (1996) pour sa gestuelle, formelle mais émouvante, en rendre hommage au chorégraphe William Douglas, décédé la même année et avec qui José Navas avait commencé son aventure montréalaise, il y a aujourd'hui plus de 12 ans. "Je ne pensais pas que ce serait aussi dur de reprendre cette pièce, de retrouver toutes les émotions qui ont présidé à la création de Sterile Fields, comme si le deuil n'était toujours pas fait" confie José Navas. L'homme fait corps avec sa danse et rend ainsi improbable qu'un autre interprète s'approprie ses solos sans risquer d'en perdre l'essence. N'y aurait-il que José Navas qui puisse danser du José Navas? D'une certaine façon, oui. "Un autre danseur pourrait rendre l'aspect académique, la partie écrite de chacune de mes créations solos, mais il manquerait sûrement l'expérience et les sentiments qui me sont propres. Et cela n'est pas transmissible. Il y aurait sûrement comme une trahison qui ferait perdre beaucoup de force à ces pièces", explique le fondateur de Flak, sa compagnie depuis 1995. "On n'écrit pas une chorégraphie pour soi-même de la même manière que pour un autre danseur ou encore pour un groupe de danseurs. Dans Perfume de Gardenias, je dansais, mais c'était moins personnel, donc il était plus facile de me remplacer pour les tournées. C'est tout à fait différent pour les solos où le public aussi s'attend à ce que ce soit moi qui les interprète."

Si une page est tournée avec ces solos, José Navas ouvre la porte sur la nouvelle période avec Nouvelle étude, un duo avec Jamie Wright. Cette nouvelle période est en train de se construire et le chorégraphe ne manque pas de projets, même s’il rêve pour 2005 d'une année sabbatique pour voyager, pour se ressourcer auprès d'autres danseurs. En attendant cette trêve, celui qui se définit comme excessif dans sa soif de tout expérimenter et de tout découvrir voit ses deux prochaines années bien occupées, aussi bien par des engagements que par de nouvelles créations. Une suite sera donnée au Haman/Navas Project, la réunion sur scène du violoncelliste californien et du danseur, mais cette fois-ci avec Michel F. Côté, celui qui signe la musique de Nouvelle étude. D'autres projets doivent voir le jour au cours des prochaines années: une pièce de groupe, une chorégraphie filmée, de laquelle naîtra une pièce pour la scène.

Mais il y a aussi la découverte de l'univers du théâtre. José Navas signe sa première mise en scène au Théâtre de Quat'sous, dans une adaptation de Wajdi Mouawad du roman de l'auteur péruvien José-Maria Arguedas, Les fleuves profonds. "Je n'étais plus dans le monde du geste. Au théâtre, tout passe par la parole, les idées et les concepts. Je devais verbaliser ce que je voulais obtenir des comédiens, et non plus seulement montrer comme en danse", souligne le danseur. Aucune contradiction dans ces incartades vers d'autres formes d'expression qui le construisent en tant qu'homme, en tant que créateur.

Frappé de boulimie, d'une fringale de vie, José Navas parle souvent de rattraper le temps perdu, sans autre explication, tout comme il souligne souvent son urgence d'être pleinement, de créer et de donner. Il n'a pas oublié l'horizon restreint de l'enfant des faubourgs de Caracas. Et pour nous, il y a urgence d'aller le voir incarner quelques pièces qui l'ont fait reconnaître et louanger ici et ailleurs.
José Navas, à l’Agora de la danse, du 4 au 8 juin 2002, à 20h.

Les fleuves profonds, de José-Maria Arguedia, adaptation de Wajdi Mouawad, mis en scène par José Navas, au Théâtre de Quat'sous, du 6 mai au 8 juin 2002. Réservation : ( 514) 845-7277 .
Denis-Daniel Boullé