Entrevue avec Yvon Jussaume

L'épopée de la Boîte en Haut

André-Constantin Passiour
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Parler de la Boîte en Haut, c'est un peu revenir sur la préhistoire du Village, alors que cette section de la rue Sainte-Catherine dépérissait encore. Durant ses 18 ans d'existence, la Boîte en haut et son propriétaire Yvon Jussaume voient survenir presque tous les changements menant au développement actuel. Soir après soir, les clients affluent dans ce club qui offre à la fois spectacles et danse, une formule qui sera reprise par d'autres plus tard. Fatigué par la vie de bar, Jussaume vend le club, mais investit dans le resto Bistro L'un et l'autre et son auberge, rue Amherst. Confiant que Montréal est et sera encore plus une destination gaie de choix pour les touristes, le simple et sympatique homme d'affaires prévoit l'ouverture d'un second bed & breakfast. Il continue de contribuer, à sa manière, à la croissance du Village. Menant aujourd'hui une vie calme, loin du tumulte des bars, Yvon Jussaume savoure ses moments de tranquillité et de bonheur en accueillant les visiteurs à son auberge et il en est ainsi depuis maintenant 12 ans. Lorsqu'il quitte la Boîte en Haut, en septembre 1992, il tourne définitivement la page sur presque deux décennies passées à la tête du premier bar gai à s'installer dans le quartier.
De 1970 à 1975, Yvon Jussaume travaille dans un autre piano-bar, le 1160 (sur Sherbrooke), avec Jean-Guy Leblanc ("Laura"). Il veut alors ouvrir sa propre boîte. Il regarde d'abord dans l'Ouest. Mais le Gant de Velours, un club huppé du centre-ville, occupait déjà ce créneau. Les loyers n'étant pas chers, il décide de s'installer dans l'Est. Un local chic de piano- bar est disponible au coin d'Alexandre-de-Sève et Sainte-Catherine (à l’étage du Cabaret Sky. Pour lui, c'est l'endroit idéal, d'autant plus que "tout était déjà installé et aménagé. Je n'avais qu'à ouvrir le bar", dit-il. Le 11 novembre 1975, la Boîte en Haut ouvre donc ses portes. Priape y est aussi mais, à l'époque, il se situe sur de Maisonneuve.

La formule de la Boîte en Haut est un succès presque instantané: on y présente des spectacles de chansons et, petit à petit, on y ajoute des spectacles de travestis. Entre chaque numéro, les gens peuvent danser au son de la musique d’un D.J.

"Les fins de semaine, le bar était plein à craquer et les clients faisaient la queue. À ce moment-là, le club était ouvert 7 jours sur 7 et, même les lundis et mardis, il était presque plein parce qu'on y offrait des activités continuelles qui attiraient des gens. C'était très populaire, les gens s'amusaient", commente M. Jussaume.
Lorsqu'elle recommence à chanter, c'est là qu'Alice Robyse produit. Jano Bergeron y a fait ses débuts de même que des artistes tels que Robert Larin, Lucie Vallée, Frédérique Fournier et Réjean Tremblay. D'ailleurs, les trois chantent encore au resto Christopher.

Un quartier en transformation
De 1975 à 1981, aux côtés de Priape, la Boîte en Haut fait figure de pionnier de la communauté gaie en étant le seul bar sur une artère où la vie est plutôt monotone. "Il y avait beaucoup de locaux libres, se rappelle M. Jussaume. Les magasins n'étaient vraiment pas très nombreux. Les gais n'habitaient pas non plus le secteur, qui était assez pauvre, sans vie, un peu comme l'était Hochelaga-Maisonneuve il y a quelques années. L'atmosphère du coin n'était pas trop invitante, les gais se cachaient encore énormément. Ils ne traînaient pas dans la rue pour jaser; au contraire, ils se dépêchaient pour rentrer dans le bar au plus vite."

Ensuite, en un an et demi, à partir de 1981, trois autres bars gais sont inaugurés, d'abord la discothèque 1681, le bar de danseurs nus Les 2 R, et le Max, à l'été de 1982. Tout cela crée une certaine compétition entre les établissements, mais cela génère surtout plus de clients qui font la tournée. C'était le début d'une série d'ouvertures de commerces. "C'était fulgurant comme changements. Bien sûr, l'évolution du Village a été lente, mais je crois que la descente chez Bud's a accéléré les choses. Les gais ne se sentaient plus les bienvenus dans l'Ouest. Je ne sais pas si tout cela était bien réel ou si cela relevait plus de feelings, mais l'Est a été relancé à partir de ce moment-là", souligne M. Jussaume.

Mais, déjà un peu fatigué de la vie nocturne, le commerçant ouvre un resto sur la rue Amherst en octobre 1988, le Bistro L'un et l'autre, avec son frère Michel. Il acquiert également les appartements juste au-dessus du resto et les transforme en auberge de six chambres, dont l'ouverture aura lieu en mars 90. Finalement, c'en est trop pour Yvon Jussaume qui tombe malade et subit une paralysie faciale partielle. Il vend le resto en 1998, mais garde l'auberge.

Aujourd'hui, Jussaume est plus confiant que jamais que la métropole, qui accueillera les Jeux gais en 2006, sera irrésistible pour les touristes gais pour encore une bonne dizaine d'années. Il a tellement confiance en l'avenir qu'il ouvrira une seconde auberge, sur Montcalm, avec une cour intérieure et même possiblement une piscine. Mais pour lui, le développement du Village ne sera complet que lorsque le Centre communautaire s'y logera "pour rassembler les groupes communautaires et y amener un autre type de clientèle".

"En réalité, on aurait dû célébrer les 27 ans du Village, puisque j'étais là dès 1975!" de terminer Yvon Jussaume, qui réalise maintenant, avec le recul, qu'il a bel et bien été un pionnier...