Proust

André Roy
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Proust, encore et toujours. Sujet éternel, lui comme son œuvre. Deux livres, Marcel Proust, d’Edmund White, et Proust fantôme, de Jérôme Prieur, s’attachent à décrire l’homme Proust. Edmund White, excellent biographe comme le confirme sa magistrale biographie de Jean Genet (Gallimard 1993, réédité dans la collection "Folio"), nous donne un condensé de la vie de Proust, où la part homosexuelle prend une grande place. Le parti pris homosexuel adopté par le biographe ne restreint pourtant pas la portée de l’œuvre proustienne. Son livre peut être lu par toute personne intéressée par la vie et l’œuvre de l’écrivain; il demeure une claire et vivante introduction à un auteur dont l’écriture, on l’oublie souvent, ne fut guère appréciée en son temps, et qui lui attira insultes et mépris. La personnalité de Marcel Proust est plus complexe qu’on ne le croit; en fait, elle est extraordinaire. Et sa vie est fascinante, unique Né dans une famille bourgeoise en 1871, d’une mère juive fille de banquiers, il ne se considère jamais comme juif. Fréquentant têtes couronnées, aristocrates et conservateurs de tout acabit, il se révèle un homme de gauche dans la défense de Dreyfus; il n’est ni chauvin ni patriote. De taille moyenne, le teint livide, il possède pourtant un grand charisme. Ses fous rires sont célèbres; sa générosité encore plus (ses pourboires sont astronomiques). Il n’est pas du tout snob ni si avide de mondanités, quoique la gloire l’attire plus que tout. Ses exigences, dans l’amour, sont déraisonnables. L’amitié, qu’il recherchera jeune, le déçoit, et il ne lui accordera plus aucune valeur à l’âge adulte. Et son quotidien est assombri par l’asthme qui l’affecte (il peut passer des semaines au lit sans jamais sortir de chez lui).

Quant à son homosexualité, dès l’âge de 17 ans, elle se révèle dans l’amitié d’un camarade de lycée, Jacques Bizet. S’il semble la croire innocente, il ne la combat pas moins. Fréquentant des homosexuels de son âge, il sera marqué par le destin de certains homosexuels célèbres, comme celui d’Oscar Wilde, pour lequel il a d’ailleurs peu de sympathie. Son "inversion", comme il la nomme alors, le distancera du monde oisif, riche et cancanier dans lequel il évoluera durant plus de trente ans et dont il mémorisera les généalogies, les rites, les querelles et les vanités pour le peindre dans son œuvre. Il racontera la vie de ces aristocrates en brouillant les pistes, mais on en reconnaît plusieurs, comme ce Robert de Montesquiou, monstre d’orgueil, qui servira de modèle au baron de Charlus.

Ses passions sont enflammées. Son amour pour Reynaldo Hahn, compositeur de cinq ans son cadet, qu’il rencontre à l’âge de 23 ans, dure deux ans et est profond, sentimental et charnel. Suit, dans son cœur, Lucien Daudet, fils de l’écrivain Alphonse Daudet et qui est de sept ans plus jeune que lui; leur liaison dure 18 mois, mais Proust refuse qu’elle soit rendue publique : il provoquera en duel un journaliste qui y fera allusion. L’écrivain tombe souvent amoureux d’hétérosexuels, comme de ce prince roumain Antoine de Bibesco. Ce penchant s’accentuera quand il deviendra un reclus à partir de 1910, enfermé dans sa chambre dont les murs sont couverts de liège. Ce seront serviteurs et secrétaires qui auront son coeur. Comme ce Monégasque Alfred Agostinelli, pour lequel il ira jusqu’à acheter un aéroplane. Ou comme cet employé du Ritz, Henri Rochat. Mais, avec l’âge, son homosexualité devient plus tordue; l’érotisme devient affaire de voyeurisme et de masturbation.
Proust demeure encore un homme étrange. Qu’il ait écrit l’un des plus remarquables romans de son temps, À la recherche du temps perdu, avec une sûreté et une profondeur inégalées, qu’il lui ait même sacrifié sa vie, lui l’aristocrate fortuné, demeure un mystère. Edmund White, pas plus que ses prédécesseurs biographes, n’élucide ce mystère, mais il nous permet de frayer avec, et à nous rendre cet artiste, qui échappe à tous les clichés, encore plus grand.

C’est sous tout un autre angle que Jérôme Prieur aborde la figure de cet immense artiste, dans Proust fantôme. Son bouquin n’est pas une biographie, mais, comme il l’écrit, une aventure. C’est une évocation qui prend les allures d’une fiction. À partir de certains lieux où Proust vécut, de photographies, de réminiscences et de souvenirs, l’auteur essaie de suivre les traces que Proust aura laissées dans son sillage, dans le dernier appartement où il a vécu, au cimetière où il a été enterré, dans telle marque de parfum, etc., et se demande, s’il n’était pas mort si tôt, en 1922, ce qu’il aurait fait. Serait-il allé en voyage sur la Côte d’Azur avec Jean Cocteau? Aurait-il accompagné Paul Morand à New York? Aurait-il vu le film de Charlie Chaplin, Les lumières de la ville? Quel aurait été son destin s’il avait vécu aussi vieux que Gide, mort en 1951 et de deux ans son aîné?
Ce livre semble être né d’un regret : Proust n’a jamais été filmé, malgré que Sacha Guitry, dans son premier film muet, de 1915, Ceux de chez nous, eût convoqué à l’écran quelques artistes de l’époque (les peintres Renoir et Monet, le sculpteur Rodin, l’écrivain Octave Mirbeau); sa voix ne fut jamais enregistrée non plus. Pourtant Proust était féru de modernité; les nouvelles techniques ne l’effrayaient pas, — quoiqu’il assure détester le cinématographe. Il ne reste de lui qu’une vingtaine de clichés, mais aucun après l’âge de 32 ans. Il reste également des dessins faits de lui sur son lit de mort. Du regret de Prieur naît cette rêverie qu’est Proust fantôme, une rêverie pleine d’intelligence et de finesse. L’auteur veut nous rendre visible un Proust invisible, rendre réel ce "simulacre d’homme", en parcourant quelques fragments de la vie d’un homme qui avait écrit: "Nous les vivants, nous sommes des morts qui ne sont pas encore en fonction." Avec Prieur, un fantôme vient à notre rencontre, plus vivant que bien des vivants, plus proche que bien des êtres chers. Son Proust fantôme est une merveille.

MARCEL PROUST / Edmund White, traduction de Corinne Durin avec la collaboration de Christine Mayer, Fides, Montréal, 2001, 185 p.

PROUST FANTÔME / Jérôme Prieur, Le Promeneur, coll. "Le cabinet des lettrés", Paris, 2001, 157 p.