Métier, danseur de ballet

Jeremy Raia : Le valet de cœur

Yves Lafontaine
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À quelques semaines de la création de La Dame de pique, cette création d'une ampleur inégalée dans l'histoire des Grands Ballets Canadiens de Montréal, nous avons rencontré Jeremy Raia, l’un des 35 danseurs et danseuses de la prestigieuse compagnie montréalaise, avec qui nous nous sommes entretenus de la place que tiennent la danse et son orientation sexuelle dans sa vie.

Quand je lui demande si le fait d’être danseur de ballet a quelque chose à voir avec le fait d’être gai, il répond que son intérêt pour la danse a précédé celui qu’il a pour les hommes. "De toute façon, s’il y a autant d’hommes gais danseurs de ballet en Amérique du Nord, c’est que la société nord-américaine considère que les garçons doivent pratiquer des sports et ne les encourage pas à développer un intérêt pour la danse. Ceux qui persistent — souvent des gais — ont déjà intégré le fait d’être différents et vivent plus facilement avec les moqueries. En Europe, on retrouve d’ailleurs moins de danseurs gais, proportionnellement parlant, qu’en Amérique. Pour les Européens, il s’agit d’une discipline respectée et socialement valorisée. Et les familles voient d’un meilleur œil qu’ici que leur rejeton s’y intéresse."

Si le séduisant danseur n’aime pas vraiment les étiquettes, il n’a toutefois jamais caché son orientation sexuelle. "Je crois que, de manière à être heureux, on ne peut cacher indéfiniment qui nous sommes réellement. Si tu es confortable avec toi-même, les autres ne peuvent que t’accepter."

Pour lui, être gai n’est pas la fin du monde. "Cet aspect, bien qu’important dans ce que je suis, n’est tout de même pas le centre de ma vie. Ce n’est pas en fonction de mon orientation sexuelle que je m’identifie. Je suis avant tout un danseur. Cela dit, mon orientation fait partie de ce que je suis, autant que tout le reste."

Né dans le quartier de Queens à New York, Jeremy Raia a commencé à danser à l’âge de neuf ans, le ballet jazz, puis la claquette, sans que ses parents ne le sachent. Avec la complicité de son grand-père qui l’amène à ses cours chaque semaine, il prend rapidement goût à la danse. Il étudie à la Joffrey Ballet School puis à la Juilliard School à New York. Jeremy danse ensuite avec le Ballet Arizona de 1996 à 1998, sous la direction de Michael Uthoff. En 1998, Laurence Rhodes, alors directeur artistique des Grands Ballets Canadiens, lui demande de se joindre à la compagnie montréalaise comme membre du corps de ballet, ce que Jeremy accepte avec plaisir. "Les Grands Ballets Canadiens de Montréal sont reconnus partout aux États-Unis pour la richesse d’interprétation de leurs danseurs et leur répertoire unique. L’offre était trop belle pour que je la refuse."

Depuis son arrivée à Montréal, Jeremy a dansé dans des classiques et des ballets contemporains. Il a interprété le pas de deux du paysan dans Giselle, le rôle principal dans Valse fantaisie de Balanchine, ainsi que le cygne rôti dans Carmina Burana de Fernand Nault. Son répertoire contemporain comprend les rôles principaux dans Symphonie de psaumes de Kylián, Duende de Duato et Approximative Sonata de Forsythe. Il a également participé à la création de Chez la Duchesse de Septime Webre. Après avoir été promu demi-soliste, l’an dernier, par le nouveau directeur artistique, Gradimir Pankov, il est récemment devenu soliste.

À l’heure actuelle, avec les autres danseurs de la compagnie, il pratique les chorégraphies en vue de la première mondiale de La Dame de pique. Cette création fait appel à une approche scénographique résolument contemporaine alliant multimédia et ballet classique. Jeremy se dit très stimulé par la fusion des genres qui caractérise ce ballet et "apporte un souffle nouveau au monde de la danse et lui donne une contemporalité que les ballets plus classiques n’ont pas souvent. C’est un sentiment incroyablement stimulant que de faire partie d’une grande chose, d’une compagnie où la création est si importante et où l’individualisme des danseurs est respecté."

Le danseur de 27 ans dit vraiment se plaire à Montréal, au point de la considérer comme sa ville depuis environ un an. "Montréal est une très belle ville où il y a tellement d’activités intéressantes à faire. Les gens sont aussi très sympathiques et accessibles. La vie y est abordable, on y trouve des boutiques intéressantes, de nombreux festivals et une vie culturelle trépidante, où la dualité francophone et anglophone est une force. Pour moi, c’est une ville à dimension humaine." Comme pour me prouver son sérieux à vouloir intégrer la vie montréalaise, il me dit être en train d’apprendre le français avec l’aide d’un ami.

Son cœur est encore libre — du moins pour le moment, précise-t-il en riant . "Il est difficile de trouver quelqu’un qui comprenne que la danse n’est pas seulement un travail pour moi, mais que ça fait partie de ce que je suis. La plupart des gars ont de la difficulté à comprendre ça. Mais j’ai confiance", termine-t-il en riant. Gageons que pour cet athlète accompli, trouver le bon gars, ne sera pas si difficile...

La Dame de Pique. Théâtre Maisonneuve, Place des Arts. Les 18, 19, 20, 24, 25 et 27 octobre 2001.