La passion selon Rufus

Rufus Wainwright

Yves Lafontaine
Commentaires

Difficile de ne pas tomber sous le charme de Rufus Wainwright. Lors de la sortie de son premier album, en 1998, acclamé par la critique, il était l’un des rares musiciens à exalter avec autant de passion le lien de désir entre deux hommes. À 26 ans, il nous revient, le 5 juin, avec Poses, une œuvre résolument romantique à travers laquelle le jeune auteur-compositeur-interprète originaire de Montréal fait preuve une fois de plus d’un immense talent. Avec un florilège de 12 chansons, le fils de l’auteur et chanteur Loudon Wainwright III et de la chanteuse folk Kate McGarrigle nous propose le voyage intérieur d’un jeune homme romantique et passionné pour qui aimer semble plus important qu’être aimé. Joint par téléphone alors qu’il était à Minneapolis en pleine tournée de promotion, nous avons discuté avec lui de ses sources d’inspiration, de son rapport avec la communauté gaie et de l’importance de rester soi-même.

Où demeures-tu actuellement ?

Montréal est le seul endroit où j’ai un appartement. Mais je suis souvent à Los Angeles, chez des amis, ou à New York. L’année dernière, je l’ai majoritairement passée à New York.

Tu es souvent à Montréal ?

J’aime revenir à Montréal régulièrement. J’ai un fort sentiment d’appartenance à cette ville, c’est là que sont mes racines, mes amis et ma famille. J’ai le sentiment d’être en sécurité à Montréal. Je viens voir ma mère et mes amis surtout. Et chez moi, j’ai un piano sur lequel j’aime jouer et composer…

Tu sors dans le Village ?

Oui, à l’occasion…

Je te demande ça, car je me disais que tu ne devais pas vraiment être le genre de gars à "tripper" sur la techno…

C’est vrai. Ce n’est pas nécessairement ce que je préfère, bien que, des fois, j’aime ça faire la fête et être sur le party. Et comme j’adore le sexe et que pour rencontrer d’autres gars, c’est plus simple d’aller dans les bars, alors je sors. Mais je suis un gars introverti et plutôt timide (rires). Je trouve tout de même un peu déplorable que, dans les bars, tout le monde a l’air pareil et reproduise le même look, cheveux courts, bronzé, habillé de la même manière. J’ai commencé à sortir assez jeune dans les bars à Montréal — j’avais environ 15 ans — et je ne trouve pas que la scène des clubs gais a énormément changé. Certes, la mode et les lieux ne sont plus les mêmes, mais tout le monde se ressemble, comme c’était déjà le cas il y a dix ans. Le milieu gai accorde beaucoup trop d’importance au culte du corps. Sans doute mon côté romantique regrette-t-il une époque — qui n’a sans doute pas existé — où les rapports humains étaient plus vrais chez les gais…

Quelle relation nourris-tu avec la communauté gaie ?

J’en fais définitivement partie.

Y a-t-il une problématique gaie à laquelle tu es particulièrement sensible ?

La difficulté de pratiquer le sexe plus sécuritaire. C’est un problème actuel que l’on se doit d’aborder. Avec les années, beaucoup de gais ressentent de la difficulté à continuer à pratiquer une sexualité sécuritaire. Moi même, j’éprouve de la difficulté. Il faut dire que mon rapport au sida est particulier. Pendant quelques années, j’étais convaincu que j’allais attraper le sida et je ne voulais pas avoir de relations sexuelles. J’en suis même arrivé, à un certain moment donné, à me dire que c’était inévitable, que j’allais l’attraper, que je n’avais plus de raisons de me protéger et que j’allais devoir prendre des pillules le restant de ma vie. Il est donc important de se faire rappeler l’urgence et la nécessité de se protéger.

Pour toi, être gai, est-ce que ça dépasse l’aspect sexuel ?

Être gai te donne un point de vue différent sur la vie, sur le monde. Le fait d’être un outsider, de ne pas faire partie de la majorité, permet d’avoir un regard différent sur la société. Être gai, c’est également, pour moi, une question de sensibilité particulière, qui s’inscrit dans une longue tradition artistique. En tant qu’artiste, j’ose croire que mon travail poursuit celui d’autres artistes. Certains des plus grands esprits, des meilleurs poètes, romanciers, compositeurs de musique et peintres, à travers l’histoire, étaient gais. D’Oscar Wilde à Kurt Weill, en passant par Cole Porter, les artistes gais ont tissé un réseau d’œuvres qui peuvent servir désormais de culture, c’est-à-dire d’exemples et d’encouragement. Tant mieux si je peux apporter ma contribution à cette culture.
Artistiquement, as-tu l’impression d’être un homme de ton temps ?

Je préférerais être intemporel (rires)… Je suis un homme de mon temps, oui. Mais je ne désire pas, à tout prix, être à la mode.

Mais tu désires obtenir du succès avec cet album ?

Évidemment! J’espère que cet album sera un succès commercial, mais s’il l’obtient, ce ne sera pas parce que j’aurai fait des concessions artistiques.

Dès le début de ta carrière professionnelle, tu n’as pas craint d’aborder, dans tes chansons, ton attraction pour les hommes. Dans quelle mesure cette attraction est-elle une source d’inspiration ?

C’est de loin la plus grande source de mon inspiration. Les chansons que j’écris sont, à proprement parler, des chansons d’amour. Tout mon premier album a été inspiré de la relation que j’ai eue, à la fin de l’adolescence, avec un gars un peu plus âgé que moi. Cette relation, qui a duré quatre ans, était vouée à l’échec dès le départ, mais ça ne m’a pas empêché de m’y jeter à corps perdu. C’était le genre d’amour intense qui n’arrive pas souvent dans une vie, qu’une ou deux fois sans doute.

Il était hétéro, je crois ?

Oui. Il était hétéro, junky et complètement fucké, mais j’en étais follement amoureux. Avec le recul, je crois tout de même que j’étais surtout amoureux de l’idée que je me faisais de lui, plus que de lui-même. Il fut ma muse, mon inspiration. Sans lui, il n’y aurait pas eu d’album.

Et pour le second, Poses, l’inspiration t’est venue de la même manière ?

Elle est plutôt venue de la vie que j’ai menée l’an dernier à New York. J’habitais un appartement à l’hôtel Chelsea. Je sortais fréquemment, rencontrais des gens intéressants et sympathiques. Le genre de vie que la notoriété, que mon premier album m’a permis d’atteindre, amène, en somme. Et suite aux rencontres et expériences que j’ai vécues, je me suis mis à écrire.

Sur cet album, tu chantes, entre autres, ton attraction pour les hommes grecs, ton désir de rencontrer ton prince rebelle. Quelle partie de toi se retrouve dans ces chansons ?

La meilleure, j’espère (rires). Le jeune homme célibataire qui est au centre de cet album, c’est à la fois moi et celui que j’aspire à devenir. Les chansons de Poses traduisent sans doute plus comment je me vois que comment je suis réellement.

Avec quelle musique as-tu grandi ?

J’écoutais Eurythmics, Thompson Twins ou Cindy Lauper… Puis j’ai découvert le son Motown, puis l’opéra.

Comment en es-tu venu à t’intéresser à l’opéra ?

Sans doute en opposition à mes parents. Je me suis senti interpellé par l’intensité et la complexité de la musique, et par l’idée qu’en l’espace de trois heures, le compositeur avait pu créer un univers à part où rien ne marche comme dans la réalité (rires).

Crois-tu avoir été influencé par l’opéra dans ton travail ?

Cela a forcément influencé l’intensité de ma voix. Je voulais être absorbé par mes compositions comme le sont les chanteurs d’opéra par l’œuvre qu’ils livrent sur scène. Je crois avoir cette facilité à entrer dans la peau d’un personnage imaginaire.

Une manière d’échapper à la réalité ?

Oui. À quatorze ans, quand j’ai accepté mon homosexualité et alors qu’apparaissait l’épidémie du sida, j’étais persuadé que la fin du monde approchait. Écouter de l’opéra m’apportait des réponses sur la mort et la maladie.

Tu as dû aussi écouter des artistes de cabaret...

J’ai été très influencé par Kurt Weill.

Avec l’ensemble de ces influences musicales, comment as-tu défini ton propre style ?

J’ai simplement beaucoup travaillé. Je passais des heures à composer et à chanter au piano, et ma mère m’a encouragé. J’avais du temps et de bonnes prédispositions...

Considères-tu être un romantique ?

Un romantique et un réaliste. Et sans doute, suis-je plus sensible que passionné dans la vie.

Comment ce côté passionné et dramatique, qui se trouve dans tes chansons et dans tes musiques, s’exprime-t-il dans ta vie sentimentale ?

Je suis quelqu’un qui a une urgence de vivre. Je déteste perdre mon temps, je suis même quelquefois impatient. Alors, je suis très rapide en affaires (rires). Je ne perds pas de temps et me dis que, de toute façon, si ce n’est pas un, ce sera un autre…

Quel genre de mecs jettent leur dévolu sur toi ?

De très jeunes et très beaux gars (rires). Malheureusement, comme je dois travailler beaucoup, j’ai moins de temps à leur consacrer. C’est incroyable combien de gens s’intéressent à toi quand tu deviens connu. La plupart ne s’intéressent d’ailleurs qu’à la personnalité publique… Il peut parfois être difficile de ne pas tomber dans le panneau. C’est important de rester lucide.

Es-tu en relation avec quelqu’un actuellement ?

Non et je ne cherche pas à l’être en ce moment. Mais on ne sait jamais, c’est souvent quand tu ne recherches pas quelque chose que l’occasion se présente.

Tu seras en tournée tout l’été ?

Une bonne partie, oui. Je dois d’ailleurs faire la première partie de la tournée des Pet Shop Boys aux États-Unis. Ça risque d’être très intéressant.

Comment s’est faite la rencontre ?

Par hasard, j’ai rencontré Neil Tennant, et il a semblé très intéressé par ce que je faisais. Il connaissait mon premier album et il adore ce que ma mère fait comme musique. On a eu de bonnes discussions ensemble et, de fil en aiguille, ils m’ont proposé de faire la première partie de leur spectacle.

Tu penses participer à quelques célébrations de la fierté ?

Tout va dépendre du succès que l’album va obtenir, des demandes qui me seront faites et de ma disponibilité, mais, oui, j’aimerais bien participer à quelques-unes des Gay Prides.

De quoi es-tu le plus fier ?

De mes albums, sans l’ombre d’un doute.

Et à part ta musique ?

De mes cheveux, que j’ai bien l’intention de garder à leur longueur actuelle, quelle que soit la mode (rires).

Poses, Rufus Wainwright, DreamWork Records.