Un ouvrage signé Luc Boulanger

Dans les coulisses du théâtre de Tremblay

Denis-Daniel Boullé
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Michel Tremblay est un emblème culturel au Québec. Le dramaturge d'Albertine en cinq temps, l'auteur des Chroniques du Plateau Mont-Royal a donné ses lettres de noblesse à la culture québécoise. Sa notoriété dépasse les frontières. Pour les gais québécois, il est une icône. Il a été le premier à oser mettre sur scène des personnages hauts en couleur et hors norme, à parler d'homosexualité à travers des personnages de travestis, que l'on pense à la Duchesse de Langeais ou à Hosanna. Tout comme Michel Tremblay a été l'une des premières personnalités à parler ouvertement de son orientation sexuelle. Léméac vient de publier sous le titre Pièces à conviction, une série d'entretiens entre Luc Boulanger et Michel Tremblay. De la création des Belles-soeurs à l'écriture du livret de Nelligan, en passant par la polémique sur l’utilisation du joual, l'ouvrage fourmille d'anecdotes et de réflexions de Michel Tremblay sur la grande et petite histoire de son théâtre. Luc Boulanger, chef de pupitre et critique de théâtre à Voir — il a collaboré également au Village —, nous livre ses impressions sur ses rencontres avec cette figure dominante du théâtre québécois.

Vous connaissiez l'homme public, vous avez découvert l'homme privé. Qu'est-ce qui vous a marqué chez Michel Tremblay au cours de ces rencontres?

Contrairement à ce que l'on peut penser, c'est vrai que je connaissais très peu Michel Tremblay. J'avais déjà fait des entrevues avec lui, je l'avais croisé lors de premières. Je connaissais l'homme médiatique. Ce qui m'a le plus frappé, c'est sa générosité et cela se ressent dans les entretiens. Il a accepté avec beaucoup de gentillesse et a témoigné beaucoup de respect pour mon travail.

Pourtant, à la lecture, on sent que Michel Tremblay apprécie peu les critiques. Il considère même qu’ils manquaient de nuances...

Ce qu'il dit sur les critiques n'est pas toujours faux. En participant au projet, il acceptait que s'établisse un dialogue entre un artiste et un critique, ce qui dépasse largement le travail habituel du critique qui est souvent de dire "j'ai aimé ceci ou j'ai détesté cela", ou de faire simplement un "pré-papier" avant d'avoir vu la pièce. Le critique peut avoir une expertise sur l'oeuvre d'un auteur. Je suis le travail de Michel Tremblay depuis longtemps, tout comme je connais le travail des dramaturges québécois bien mieux que des comédiens ou des étudiants qui sortent de l'École nationale de théâtre. Les artistes ne doivent pas négliger ce que les critiques peuvent apporter à leur art, et au théâtre québécois en général. C'est sûr que l'on ne devient pas critique pour se faire des amis parmi les comédiens ou les dramaturges. J'ai eu des échos comme quoi je ne pourrais plus, après ce livre, rendre compte avec objectivité d'une nouvelle pièce de Tremblay. J'ai tué dans l'œuf tout conflit d'intérêt en confiant à Marie Labrecque la chronique théâtre de Voir.

S’il y a une évidente complicité entre vous dans ces entretiens, Michel Tremblay reste relativement pudique et réservé sur sa vie privée, et ce, même si l'influence des membres de sa famille a nourri son œuvre...

Comme il le rappelle, il s'exprime surtout dans son écriture, même si, il le dit lui-même, c'est un cliché, puisque toute œuvre est nourrie par la vie de son auteur. Il ajoute qu'il a du mal à dire ses émotions. La preuve en est que Les Anciennes Odeurs a été écrite après une rupture amoureuse, et qu'il a pu enfin dire à cet homme qu'il l'aimait, ce qu'il n'avait jamais pu dire lorsqu'ils étaient ensemble. Je pense que c'est le propre des gens hypersensibles d'être mal à l'aise avec leurs émotions. Michel Tremblay se protège tout comme il protège sa vie privée. Mais cela ne l'empêche pas d'être aussi extrêmement généreux. Il a beaucoup d'amis qui, d'ailleurs, le protègent aussi, d'une certaine façon.

Les Anciennes Odeurs est la première pièce où il aborde l'homosexualité sur un mode plus réaliste, moins marqué par le débordement et l'excès, si l'on pense à Hosanna ou à la Duchesse de Langeais.

L'homosexualité fait partie inhérente de l'œuvre de Tremblay. Je ne l'ai pas inventé, et ce n'est pas parce que je suis gai et que Michel Tremblay est gai que je dis cela (rires). Les femmes, puis les homosexuels et les travestis sont les grands axes de son œuvre. Avec Les Anciennes Odeurs, il voulait explorer d'autres personnages, moins colorés que les personnages de travestis. C'était une parenthèse dans son oeuvre théâtrale.

C'est à peu près à l'époque de la création des Anciennes Odeurs que naît la rumeur comme quoi le théâtre québécois serait contrôlé par une "mafia rose". Quel est votre regard sur cette rumeur qui a duré longtemps?

Il faut rappeler que c'est Claude Jasmin qui en a parlé pour la première fois dans un article paru dans La Presse. Il y avait eu, au début des années quatre-vingt, plusieurs pièces à thématique gaie, et l'apparition de nouveaux dramaturges et metteurs en scène gais. On peut penser à Serge Denoncourt, Claude Poissant, Robert Lepage, René-Richard Cyr, Michel Marc Bouchard... C'est à partir de cette situation qu'est née cette idée de "mafia rose". Mais c'est un mythe.

D'autant plus que Michel Tremblay s'est toujours défendu d'être un auteur gai, et qu'il n'a écrit qu'une seule pièce gaie...

On plonge dans le débat de l'existence d'une culture gaie ou non. Est-ce qu'Un Tramway nommé Désir est une pièce gaie parce que Tennessee Williams était gai? Même si je pense qu'il faut défendre une culture gaie, il y a avant tout de bonnes ou de mauvaises pièces. Que l'auteur, la thématique ou les personnages soient gais ne devrait pas compter.

En revanche, il a toujours défendu l'existence d'un théâtre québécois, comme il a défendu l'usage du joual...

Mais il dit aussi que l'on n’est jamais plus universel que lorsqu'on est local. Tchekov est universel même s'il parlait de Moscou, de la Russie. Et Michel Tremblay n'a même pas parlé du Québec, seulement d'un quartier, le Plateau Mont-Royal et du Red-Light de Montréal, ce qui ne l'a pas empêché d'être traduit en ving-cinq langues et de toucher tout le monde. En ce sens, il ne peut être réduit à n’être qu’un auteur québécois.

Pièces à conviction : Entretiens avec Michel Tremblay, par Luc Boulanger, Montréal, Leméac. 2001