Felice Picano

L'Histoire gaie par la fiction

Denis-Daniel Boullé
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Acteur et témoin de l'explosion d'un art de vivre gai américain dans les années soixante-dix, Felice Picano a rendu compte de cette époque, à travers pièces, romans et nouvelles. Lorsque les maisons d'édition traditionnelles refusaient de publier des ouvrages à thématiques gaies, Felice Picano a lancé sa propre maison d'édition, Seahorse Press. Nous étions l'histoire en marche, à travers l'histoire de deux cousins, retrace les étapes marquantes de cette sortie du placard collective : Stonewall, la libération sexuelle, les grands lieux de rendez-vous, New York, Los Angeles, Fire Island et, bien sûr, le sida. Véritable galerie de personnages qui gravitent autour de deux cousins très différents et très semblables, frères jumeaux et frères ennemis, le texte de Picano, à coups de dialogues percutants, nous emmène dans les coulisses, tout comme Maupin, de l'histoire de la communauté gaie américaine.

Vous êtes traduit pour la première fois en français. Connaissez-vous assez bien le français pour pouvoir apprécier la traduction?

Ce n'est pas la première fois qu'un de mes textes est traduit en français. En 1979, une de mes nouvelles a été publiée par les Presses de la Renaissance sous le titre de L'hypnotiseur, qui a été repris, en février, par le club l'édition du livre français. Je ne sais comment est la traduction de Like People in History. Je ne l'ai pas vue, mais je suis confiant, car j'ai entendu dire que l'éditeur était très exigeant sur la qualité de l'édition. Mais pourrais-je vraiment savoir si c'est bon? Probablement pas. Mon français n’est pas assez bon. Je ne pourrais sûrement pas saisir toutes les subtilités du style et de la langue. Mais, vous savez, les lecteurs gais me laisseront sans doute savoir comment ils ont trouvé la traduction.

Toute votre œuvre est une exploration de la vie gaie, d'une vision du monde par un gai. N'est-ce pas un pari difficile de construire une carrière autour d'une même thématique?

Non, j'ai déjà publié cinq livres qui n'avaient pas de thématique gaie, la plupart avant 1980. Les autres sont effectivement une exploration de la vie gaie, une perception de ce qu'est la vie gaie. Ce n'est pas un travail si difficile de construire une belle œuvre, puisque la vie gaie est si immense qu'il reste encore des pans sur lesquels on n'a rien écrit. Par exemple, dans le roman que je publie en anglais en mai prochain, j'ai écrit autour d'un homme en couple depuis longtemps et qui amorce une relation sexuelle avec un homme supposément straight, marié et avec des enfants. J’étais certain qu'il existait des douzaines de livres sur ce sujet, mais il n’y en avait aucun. C'est pour cela que je l'ai fait. Nous avons déjà tous connu des gais dans de telles situations compliquées. Je l'ai été moi-même pendant cinq ans.

Mais peut-être vouliez-vous parler de la difficulté de pouvoir vivre en écrivant une littérature gaie?

Effectivement, c'est plutôt difficile. Mais j'ai été chanceux, parce que j'ai été un des pionniers, et que des romans comme Lure and Late in The Season et The New York Years Stories sont devenus des classiques, toujours réimprimés. Cela aide financièrement, tout comme les pièces gaies qui sont encore produites.

Actuellement, dans les pays francophones, on ne reconnaît pas de statut particulier à la littérature gaie. Beaucoup d'écrivains gais refusent cette étiquette, de peur de ne toucher qu'un public limité. Vous êtes-vous déjà posé cette question?

Plusieurs de mes livres spécifiquements gais — The Lure and Late in The Season, Like people in History et The Book of Lies — ont été, indépendamment du genre, de grands succès aux États-Unis, en Angleterre et en Europe. Ils ont été lus, critiqués aussi bien par des hétérosexuels que par des gais. C'est super. Mais ce n'était pas prémédité. J'ai été privilégié de sortir du placard au cours de la période la plus excitante de l'histoire gaie. J'ai rencontré les écrivains gais et les artistes gais qui ont contribué à faire sortir de l'ombre la littérature gaie, le théâtre gai, qui sont à l'origine de la création des premières maisons d'édition gaies. Si je n'avais pas fait cela, je serais sûrement juste un romancier américain qui en arrache et qui enseigne dans une université de seconde zone. En étant ouvertement gai, j'ai fait partie de cette histoire et j'ai fait partie de cette communauté grandissante. Mes livres, mes pièces, et même moi, nous sommes bien reçus en Amérique du Nord, en Europe, dans le monde entier. Dernièrement, on m'a complimenté en disant que j'étais un écrivain "fin" et "distingué", mais très honnêtement, ce ne sont que le temps et les lecteurs qui décideront si je suis plus qu'un écrivain gai. À mon avis, refuser d'être un écrivain gai, c'est souvent une excuse pour une forme insidieuse d'homophobie intériorisée, que l'on retrouve surtout chez les jeunes auteurs, avec des ambitions prétentieuses.

Vous avez vécu et — d'une certaine façon, par vos écrits — témoigné de l'essor de la communauté gaie. Quel est votre regard sur ce qu'elle est devenue?

Je suis aujourd'hui surpris de voir combien peu de changements ont modifié la vie gaie depuis les années soixante-dix. L'ensemble de la culture gaie actuelle a été formé par quelques milliers de personnes, dans une poignée de villes nord-américaines, et qui ne savaient pas qu'elles créaient une nouvelle culture. Nous avons fait cela simplement parce que nous étions jeunes, et que c'était fou, facile, sexy et glamour, et tout différent de ce que faisaient les straights. Nous pensions que tout devait être critiqué, analysé, changé plutôt qu’intégré. Moi, je suis resté plus bohémien, même si je suis heureux que les gais d’aujourd'hui désirent se marier, faire l'armée, adopter des enfants, acheter une maison et vivre en banlieue avec 2 ou 3 enfants, 2 ou 3 chiens et un 4X4. Cependant, s’ils pensent qu'ils vont se protéger ainsi des manifestations homophobes (à tous le niveaux de la société et du gouvernement), ils se font des illusions.

Dans vos romans, le désir et la sexualité sont omniprésents, et les actes sexuels décrits de façon très explicite, sans pour autant que l'on puisse parler d'œuvre érotique. Pourquoi ce désir de montrer cette facette de la vie des gais?

Il y a 3000 ans que les hétéros écrivent leurs amours, leur sexualité; et nous, nous ne pouvons compter qu’une centaine d'années où des écrivains parlent de sexualité gaie. Mais, plus sérieusement, pour les gais et les lesbiennes qui, peut-être, travaillent dans des usines, vivent sur des fermes, la seule chose qui les différencie de leurs voisins, c'est comment et avec qui ils ont des relations sexuelles. Je connais des politiciens gais qui ne veulent pas que l'on mette l'accent sur la sexualité, mais la vérité, c'est que notre sexualité est cruciale dans ce que nous sommes. Si je n'avais pas écrit sur ce sujet-là, j'aurais desservi autant moi-même que mes lecteurs. J'aurais desservi le passé et le futur, et le plus important, j'aurais failli en ne présentant pas notre sexualité à la face des lecteurs et de la critique, qui ont besoin de la voir et de la reconnaître, indépendamment du fait qu'ils l’apprécient ou non.

Vous avez connu cette grande période de libération sexuelle avant l'arrivée du sida; quel regard portez-vous maintenant sur cette période et considérez-vous que le sida a grandement changé le mode de vie gai?

Je ne pense pas que le sida ait considérablement changé les hommes gais, ni même les lesbiennes ou les hétéros. Je crois que, s'il y a eu un changement, c'est pour le pire. J'ai conscience d'avoir été très chanceux d'être parmi ceux qui ont vécu cette vraie période de libération sexuelle de l'histoire et je suis consterné qu'elle ait eu une fin. J'ai déménagé souvent ces dix dernières années et j'ai récemment ouvert une boîte à laquelle je n'avais pas touché depuis longtemps, et il y avait des vidéos pornos des années soixante et soixante-dix qu'un ami décédé m'avait laissés. Les hommes de ces vieux vidéos sont naturellement beaux, variés, à l'aise dans leur corps, à l'aise dans leur sexualité. Le sexe qu'ils pratiquent dans ces films est plus naturel, plus intense et plus joyeux que celui des vidéos d'aujourd'hui, avec leurs corps identiques, musclés et rasés, presque sans sexe, presque sans joie et sans passion. Un jeune ami qui a vu ces anciens films ne pouvait pas croire que cette période avait existé.