Jacques Clément

Jacques Clément est tout en contrastes

Denis-Daniel Boullé
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Pour le peintre Jacques Clément, la première année du millénaire risque d'être une des plus chargées de sa carrière, puisque ses œuvres se retrouveront dans cinq expositions solo au Québec et en Colombie- Britannique, et dans deux expositions de groupe. L'année 2000 s'était terminée par des apparitions dans deux galeries en Ontario, et même si rien n'est encore signé, il se peut que l'année prochaine soit à l'image de la dernière. Jacques Clément peint, expose, anime des ateliers-conférences et dispense aussi quelques heures de cours par semaine au Centre Saidye-Bronfman qui accueillera, dès le 1er février 2001, un corpus de ses œuvres.

S’il se plaît à évoquer souvent qu'il vit dans sa bulle, il est éminemment sociable et volubile quand il parle de son art. L'acte de peindre l'épanouit, mais aussi peut l'angoisser. Il ne comprend pas toujours ce qui le pousse à peindre, mais il sent cette force intérieure qui le conduit toujours vers ses pinceaux. Comme il se plaît à le répéter à ses étudiants pour tenter de décrire son état : "J'ai la maladie et le médicament." La maladie, c'est de s'enfermer dans son univers, le médicament, l'acte de dessiner. Par exemple, il dessine des corps qui naissent et renaissent, jamais tout à fait différents et jamais tout à fait les mêmes, comme ceux de ce grand pan de cartons qui se plie à la manière d'un accordéon. Une immense murale se déploie, composée de multiples corps révélés par le choix de différentes techniques. Entre idéogrammes ou traces, ombres ou reliefs, voici une écriture visuelle en mouvement que l'auteur a appelé Journal intime.

Jacques Clément est chaleureux, même si recevoir plus de trois personnes dans son appartement-atelier de la rue Saint-Denis l'angoisse. Une fois en haut de l'escalier de bois caractéristique de ces grandes maisons, il m'entraîne vers la murale Journal intime qui sera installée au Centre d'artistes Regard à compter de février, tout comme il me montre la toile qui représente une femme et sur laquelle il travaillait avant que je n'arrive. "Je peux rester des heures à peindre ou à dessiner. J'en oublie le temps. Je suis obligé de mettre un cadran si je ne veux pas rater les rendez-vous", me dit-il en me montrant un petit réveil rouge, l'unique rappel du temps dans cet univers de toiles qui s'inscrivent autour et entre d'immenses plantes vertes.

Depuis toujours, Jacques Clément travaille à partir de modèles vivants. "Les corps sont des prétextes. J'ai dépassé depuis longtemps le stade de la représentation, mais j'ai besoin du modèle vivant pour visualiser le tridimensionnel que je ne pourrais percevoir à partir d'une photo, par exemple", m'explique Jacques Clément. Comment cela a commencé, il ne s'en souvient pas vraiment. "Tout jeune, je m'amusais à modeler des formes avec de la neige; je ne faisais pas comme les autres enfants qui construisaient des bonhommes de neige. J'ai, au collège, construit les décors pour des pièces de théâtre et tout naturellement je me suis inscrit en Arts visuels à l'Université du Québec à Montréal."

Si depuis la fin de ses études, dans les années quatre-vingt, Jacques Clément peint et expose, ce n'est que récemment qu'il a décidé de ne se consacrer qu'à son art. "C'est en fait une belle histoire. Il y a quelques années, j'ai perdu beaucoup de mes amis à cause du sida. Quand j'allais les voir chez eux ou à l'hôpital, plusieurs m'ont dit qu'ils auraient aimé faire un métier plus créatif, quelque chose qui leur ressemblait davantage. Je me disais que je n'aimerais pas mourir en me disant que j'aurais aimé être un artiste. Et coïncidence, le restaurant pour lequel je travaillais, ce qui me permettait de bien gagner ma vie, a fermé. C'était l'occasion pour moi d'accomplir quelque chose qui me satisfasse. Puisque j'étais sans travail, j'ai décidé", conlut-il en riant, "d’entrer en art".

Les premières années s'avèrent difficiles financièrement. Mais Jacques Clément aura la force, la folie et le plaisir de passer à travers. Toujours en riant : "Être artiste, ce n'est pas un métier, c'est un style de vie, et même s'il y a des moments difficiles, j'ai la certitude que j'aurai au moins essayé et que je n'aurai aucun regret sur mon lit de mort."

L'artiste a dépassé aussi les limites qui sont parfois si dérangeantes chez des créateurs à l'ego excessif: le sentiment d'être un peintre incompris, méconnu ou la remise en cause du marché de l'art. Jacques Clément fait ce qu'il croit devoir faire. "Les artistes ont besoin d'amour, de reconnaissance. J'ai aussi ces désirs-là. Ils veulent l'assentiment des autres, mais il faut dépasser cela. Je ne cherche plus à faire beau, ou à faire plaisir." Plus que dans l'œuvre finie, c'est dans le processus de création qu'il se sent le mieux. "Je ne sais jamais trop si une œuvre est terminée. C'est un peu comme un enfant que tu élèves. Tu fais du mieux que tu peux, puis quand il est grand, il se défend tout seul. Une toile, c'est pareil: il arrive un moment où elle peut se defendre toute seule devant les regards du public, où elle n'a plus besoin de moi."

Libre de créer comme il l'entend, sans autres contraintes que celles imposées par les dates d'exposition, le peintre refuse le mot discipline qui le conduit chaque jour, plusieurs heures durant, à dessiner. "J'ai une façon de m'organiser, mais ce n'est pas une discipline puisque j'ai l'occasion de faire ce qui me plaît. J'ai en ce moment une préoccupation énorme, celle de finir des œuvres pour les expositions. Ce n'est pas de l'angoisse, mais de l'excitation." D'ailleurs, il a acquis des techniques pour ne pas se lasser. "C'est un professeur d'université qui m'a donné cette recette. Je travaille plusieurs œuvres à la fois, quatre ou cinq. Quand je suis fatigué de l'une, je passe à une autre, et le travail sur la deuxième ou la troisième peut m'aider à revenir sur la première et ainsi de suite."

Certes, comme tous les artistes, Jacques Clément souhaiterait la notoriété, mais elle n'est pas essentielle à sa vie. Si elle arrive un jour, comme ce pourrait être le cas, tant mieux, mais elle ne revêt pas autant d'importance à ses yeux. "L'artiste doit s'investir dans ce qu'il fait, toujours aller plus loin dans la recherche de son propre langage." Pourtant, il trouverait quand même certains avantages à gagner de l'argent. "La première chose que je ferai, ce n'est pas de m'acheter une grosse maison, une voiture de luxe, non, ce serait de prendre un agent qui me déchargerait de toutes les contingences de la création, comme chercher plus de galeries où exposer, règler les factures, préparer les dossiers de presse, donner les entrevues (rires) pour n'avoir qu'à gérer ma propre création, afin que je puisse rester dans mon univers."

Un univers singulier fait de formes mouvantes, esquissées, fuyantes, colorées, sombres, dansantes, séduisantes qui viennent à notre rencontre si nous leur prêtons attention, avec leurs certitudes et leurs doutes, leur transparence et leur opacité, à l'image de cet homme, qui peut s'enflammer pour parler de la sensation indicible qui le pousse à dessiner, et qui, dans un même souffle, s'interroge sur ce qu'il pense être sa vérité pour finir par dire qu'il n’en détient aucune. C'est à partir de cette bulle dans laquelle il créé qu'il peut entrer en contact avec ses semblables et communiquer avec eux par le truchement d'un tableau.