Entre homophobie et racisme

Victime de double discrimination

Yves Lafontaine
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On tient souvent pour acquis que les personnes victimes d’oppression et de discrimination sont moins enclines à en opprimer d’autres ou à faire preuve de discrimination. Ce n’est malheureusement pas le cas. Au sein des communautés ethniques, l’homophobie est encore présente, et ce, malgré les lois qui protègent les gais et les lesbiennes. Et au sein de la communauté gaie, la discrimination a plus d’un visage, malgré une apparente tolérance. Les personnes de couleur sont souvent contraintes à choisir entre leur communauté ethnique ou raciale et la communauté gaie majoritairement blanche. Le choix peut être déchirant.

L’homophobie dans les communautés ethniques
La question de l’homophobie suscite des opinions très diverses au sein des collectivités d’origine, à plusieurs niveaux. Selon Ike, un Népalais qui réside maintenant au Québec, l’attitude générale de la communauté sud-asiatique envers l’homosexualité peut s’énoncer comme suit : "au mieux la tolérance, au pire la persécution". Il note cependant que des membres de la communauté sud-asiatique l’ont trouvé courageux et l’ont appuyé quand il a assumé son homosexualité. Selon Jin, une femme d’origine coréenne, "les Canadiens sud-asiatiques sont en général homophobes. Ils nous rendent la vie difficile. Il y a heureusement des exceptions." Elle précise toutefois qu’il s’agit plus d’aliénation que d’exclusion.

Bien qu’il insiste pour dire qu’il ne se souvient pas d’avoir souffert de discrimination, l’artiste montréalais d’origine pakistanaise, Atif Siddiqui, concède que les attitudes des générations plus âgées envers l’homosexualité sont plus négatives que celles des plus jeunes. Il souligne également que même si l’attitude envers l’homosexualité des communautés sud-asiatiques est en général négative, la situation évolue.

Phaong, quant à lui, est de descendance thaïlandaise. Il connaît beaucoup d’Asiatiques gais qui se sont affirmés à 16, 17 ou 18 ans, et dont la vie s’est déroulée très différemment de la sienne. "J’ai accepté mon homosexualité, il y a 6 ans, à l’âge de 25 ans, après un débat intérieur au sujet de mon identité sexuelle. Pendant des années, j’ai tenté de me convaincre que j’étais bisexuel et j’ai fréquenté des femmes. Mes parents se sont intéressés à mon développement, ce qui est plutôt rare dans une famille asiatique où l’on prise l’intimité et où les enfants quittent le foyer armés de la notion d’autonomie à tout prix. Mon père s’est tellement immiscé dans ma vie que toute idée de m’affirmer aurait été presque suicidaire. Voulant demeurer près de ma mère et de ma sœur, j’ai choisi la coexistence et le secret, un compromis très asiatique, et n’ai révélé mon homosexualité qu’au moment où je savais que la réaction serait favorable."

Peter Flegel, un jeune montréalais qui est coprésident de Jeunesse noire en action, estime pour sa part que "malgré les progrès accomplis, il semble que la communauté canadienne noire soit plus homophobe que la population canadienne en général. L’idée que la communauté noire est, en fait, plus homophobe n’est pas fausse." Mais, s’il est vrai que la communauté noire, tout comme d’autres communautés ethniques, est homophobe, cette attitude serait, selon lui, héritée des Européens et des Occidentaux. "L’homophobie des communautés ethniques est le fruit de la colonisation européenne. Dans plusieurs sociétés africaines, les gais et les lesbiennes détenaient des fonctions sociales et religieuses spéciales et étaient respectés par les autres membres de la collectivité. Après la colonisation, les Africains ont commencé à ériger l’homophobie européenne en tradition".

Chloé, une jeune femme bisexuelle d’origine guadeloupéenne, observe "une tension, notamment au sein de la communauté noire. L’homosexualité est davantage un tabou dans la communauté noire, où l’on tire une grande fierté de son hétérosexualité."

"Cette fierté semble tenir au fait que la communauté noire sent le besoin d’atteindre un niveau de perfection supérieur, pour éviter que leur normalité, voire leur humanité, soient remises en question", pense Peter Flegel. "Pour nombre de leaders et militants noirs, affirmer son homosexualité menace le capital culturel noir. L’homosexualité représente donc, à leurs yeux, une menace à la survie des communautés noires."
Une lesbienne d’origine sud-américaine mentionne que sa communauté est généralement homophobe, mais que sa famille accepte son orientation et ses relations sexuelles. "Je n’ai jamais subi de rejet. Ma famille n’est pas à l’aise, mais elle n’est pas homophobe non plus, et elle a posé des gestes concrets : mes parents et quelques-unes de mes tantes ont invité ma partenaire à des réunions familiales, ma sœur ne rate jamais l’occasion de mentionner que je suis lesbienne pour sortir l’homosexualité de l’ombre et informer, et mon père a même commencé à poser des questions au sujet de ma conjointe. C’est mon assurance et mon ardent désir de sortir du placard qui ont le plus aidé. Dès que ma famille a appris que j’étais lesbienne et "correcte", on a cessé de s’inquiéter à mon sujet. Enfin, je crois."

Vivre dans un pays blanc
Au Québec et dans le reste du Canada, la société et la culture dominantes sont occidentales et blanches, et cela s’applique aux communautés gaies et lesbiennes qui se composent principalement de Blancs et reflètent avant tout la culture et les valeurs occidentales. Si aucune des personnes interviewées dans le cadre de ce reportage n’a déclaré avoir été clairement l’objet de racisme au sein de la communauté gaie, plusieurs disent se sentir exclu. Certains affirment même ressentir beaucoup de pression pour s’adapter à la communauté gaie dominante qui, en général, est insensible aux questions plus spécifiquement culturelles.

"Ma couleur fait de moi un étranger au sein de la communauté gaie. Je n’en ai pas encore trouvé de gais québécois qui comprennent vraiment ce que je vis comme personne de couleur. Je me sens aussi peu à ma place dans un bar gai que dans un bar hétéro", explique Stéphane, un Haïtien d’origine qui a été adopté par des Québécois à l’âge de 4 ans. "Je ne me sens pas exclu, mais mes semblables sont rarement représentés dans les médias gais. D’ailleurs, fait-il remarquer, je ne me souviens pas avoir lu d’entrevues, dans Fugues, avec des gais de race noire..."

Évidemment, ce sentiment d’aliénation naît de plusieurs situations complexes et interdépendantes, entre autres l’insensibilité de la communauté québécoise blanche face au racisme et aux simples différences culturelles de même que l’importance accordée aux modèles de beauté occidentaux et blancs dans les médias et les relations interpersonnelles. Et, en matière d’attirance physique et de relations intimes, les personnes homosexuelles de couleur doivent souvent se contenter de passer inaperçues ou d’être ultra-visibles comme objets ethniques exotiques.

"C’est curieux, constate Atif Siddiqi, mais jusqu’à présent la plupart des mes amis gais d’origine sud-asiatique, ont été incapable de développer des liens amoureux à long terme. Pourquoi? Est-ce de la discrimination ou tout simplement que nous ne correspondons pas aux code esthétiques de la communauté? Mon propre cheminement, m’a amené à développer un projet de film documentaire qui abordera la question. Looking for Love (c’est le titre de son film) portera sur ma propre recherche d’un compagnon de vie, mais abordera également la difficulté de rencontrer lorsque l’on est différent."

La communauté gaie blanche accueillerait les hommes gais de couleur en raison de leur homosexualité et de leur exotisme, mais refuserait d’aborder les questions d’ethnie et de race. Aux yeux de bien des Blancs, les Noirs sont des objets exotiques musclés, dominants et bien montés, alors que les jeunes Asiatiques sont considérés comme dociles et soumis. Ceux qui ne correspondent pas à ces images se sentent inadéquats. Ces comportements et stéréotypes renforcent évidemment une attitude colonialiste.

Il est important de noter que beaucoup de gais et de lesbiennes de couleur interrogés semblent également intérioriser ces attitudes en refusant de fréquenter des gens de leur propre ethnie ou race. Et de nombreux homosexuels noirs ne fréquentent pas leurs pairs, estimant que le jeu n’en vaut pas la chandelle .
Rhassam, originaire du Bengladesh, considère, quant à lui, que son origine ethnique le rend moins attirant auprès de membres d’autres groupes raciaux, dans une culture qui valorise la race blanche. "J’arrive parfois même à m’en convaincre!"

L’estime de soi est alors le principal obstacle. "Je sais ce que c’est que de se sentir exclu toute sa vie et de vivre en plus l’ostracisme de la famille à cause de son origine ethnique ou de son orientation sexuelle". L’estime de soi est alors mise à très rude épreuve .

 

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Publié le 21 mars 2002

par Yves Lafontaine