Entre le house et le disco

Robert de la Gauthier

André-Constantin Passiour
Commentaires

Voilà que Robert De La Gauthier, pionnier de la scène house à Montréal au crépuscule des années quatre-vingt, fait paraître une compilation des pièces qu’il a produites ces dernières années sous divers noms : Glitterball Collection Vol. 1. Établi depuis quelques années à Maastricht, en Hollande, il était de passage en ville, et nous avons profité de son séjour pour faire avec lui un brin de causette qui s’est avérée rafraîchissante.

C’est la première de tes compiles à paraître ici autrement qu’en importation?

Oui, mais c’est aussi la première qui soit constituée de pièces que j’ai produites avec Étienne Overdijk; les autres étaient simplement des compiles de pièces d’autres artistes parmi lesquelles je glissais quelques-unes des miennes. Mais bon, les douze pouces s’accumulaient, et on s’est dit qu’il serait temps de rendre tout ça accessible à d’autres gens que les DJs, ceux qui viennent dans les clubs et qui achètent des disques compacts.

C’est house, mais ça verse beaucoup dans le disco aussi, ce Glitterball Collection...

Oui, c’est un genre qui me plaît, surtout qu’on a dans notre musique une touche européenne. Je pense que c’est assez varié pour plaire à ceux qui n’aiment pas rester collés sur le même beat pendant une heure et quart!

Quand tu travailles dans les clubs, c’est souvent dans ce genre-là?

Ça dépend, j’adore beaucoup de choses, du house au jungle, la techno aussi. En fait, ce que j’aime le plus, c’est de varier pendant la soirée, de sentir l’atmosphère. Mais en Europe, ce n’est pas toujours possible. Les contrats sont très précis. À tel endroit, il faut que je fasse un set complet de house vocal; à tel autre, il faut que je reste techno, et si je sors un peu du genre du club, il y a une fille qui commence à s’ennuyer et qui vient me demander de refaire jouer du techno.

C’est comme ça à Montréal aussi?

Non, Montréal, c’est l’endroit où je peux m’en permettre le plus. C’est pour ça que c’est toujours si spécial de revenir travailler ici. Par exemple, en janvier, j’ai fait le Unity et le Sona — 14 heures presque de suite! — et j’ai vraiment eu une belle expérience. J’ai l’impression qu’ici, je suis connu, et quand j’arrive quelque part, il y a une crowd super mélangée qui se ramasse, dont des plus vieux qui veulent tripper et qui me connaissent, et c’est vraiment une super ambiance qui se met à régner.

Alors, pourquoi t’être établi à Maastricht? D’ailleurs, tu étais en Allemagne avant, non?

Mon chum, avec qui je suis depuis huit ans, étudie à Maastricht. C’est merveilleux, ce que je vis avec lui. Je suis aussi en amour qu’au début. Je l’ai rencontré en Allemagne, son pays, sauf que là, c’est difficile de pouvoir travailler quand on est étranger. En Hollande, c’est beaucoup plus facile. Mais il est très possible qu’on retourne en Allemagne, étant donné qu’ils viennent d’adopter des lois permettant le mariage entre hommes. Nous pourrons donc nous marier, et je serai reçu en Allemagne. C’est bien de pouvoir bâtir des choses avec quelqu’un!
Revenons à la musique. À l’époque, tu étais un peu une sommité dans le domaine de la musique plus " alternative ", comme on disait dans le temps. Tu avais même ton palmarès hebdomadaire dans le Journal de Montréal!
C’est vrai, j’avais pas pensé à ça depuis longtemps! J’avais fait connaître des pièces, oui. Je pense au groupe Trisomie 21, qui est devenu si populaire, alors que j’ai été le seul à le faire jouer pendant des mois, au Garage.

Et il y avait encore des pièces comme Fata Morgana de Dissidenten! Beaucoup de pièces qui n’auraient jamais joué à Montréal autrement.

En fait, dans ce temps-là, ma façon de fonctionner dans une discothèque, c’était d’alterner entre la musique plus commerciale et la musique plus underground. Sauf qu’à la fin, les propriétaires du Garage ne voulaient pas accepter que je joue ce que je voulais. Ils me limitaient à deux pièces de house à la fois. C’était frustrant, donc j’ai été content d’aller travailler au Lézard, où j’avais plus de liberté. Et puis, à un moment donné, j’ai accepté de travailler au Sécurité Maximum, à la demande de Pierre Viens, et le Garage m’a mis dehors! (rires)

Maintenant que tu voyages pour travailler partout dans le monde, que c’est presque la routine, fais-tu surtout des endroits gais?

En minorité.

Trouves-tu qu’il y a une différence entre une foule de gais et une foule d’hétéros pour un DJ?

En Europe, c’est pareil, mais en Amérique, on dirait que, malheureusement, les gais sont plus gelés. Une gang de gais en bedaine et très high, ça trippe assez différemment.

Ils trippent, mais pas nécessairement sur la musique...

C’est ça. Sauf que quand je fais des endroits comme le Stéréo, qui a un système de son comme je n’en ai jamais vu ailleurs — quelque chose de vraiment incroyable —, j’ai affaire à une belle gang, qui apprécie vraiment le travail que je fais. Et puis, je te le répète, pour la nuit électronique de janvier au Unity, c’était vraiment bien!

Tout de même, tu as toujours autant de plaisir à faire ton travail?

C’est sûr! Je suis encore comme un enfant quand je sors une nouvelle pièce et que je vois la piste de danse lever. J’ai toujours adoré faire découvrir des nouvelles pièces qui sont bonnes, commerciales ou non. Ça, c’est encore un vrai plaisir!

D’ailleurs, tu as toujours beaucoup interagi avec la foule?

Je crois que c’est un de mes points forts. Il y a plein de DJs, surtout les producteurs, qui se foutent un peu de l’énergie qui se dégage de la piste de danse. Moi, les gens viennent me voir, même pour me demander des pièces, et si ça va dans le contexte que je suis en train de créer, j’accepte avec plaisir! Et puis, j’ai tellement l’habitude que je peux me permettre de prendre des petits risques. Et si, au pire, je perds quelques personnes sur la piste, je sais comment aller les rechercher rapidement.

Parlant de " producteurs ", comment aimes-tu le travail des nouveaux DJs qui font une techno très deep?

Bien, je trouve souvent que c’est trop linéaire, et même un peu agressif à l’occasion. J’essaie d’éviter ça. Quand je joue de cette musique-là, j’essaie de ne pas la noyer, de la précéder et de la faire suivre d’un bon house, de quelque chose d’un peu mélodique, question que ça ressorte et que ça vaille la peine.

Robert, avant de se quitter, tu as des projets?

Oui, quelques-uns, dont un qui va me faire plaisir, je suis sûr. Ce sera une compile de musique plus mellow, pour une revue européenne, un peu musique d’ambiance comme pour le début de la soirée.

Un peu comme ce que la revue Wallpaper vient tout juste de sortir? Ou encore comme la série des Café Del Mar?

Oui, ça va être un peu dans ce genre-là. L’expérience s’annonce intéressante pour moi, et j’ai vraiment hâte de continuer à fouiller pour trouver cette musique-là, de faire des trouvailles.

Ce sera distribué ici?

Bien, il faudra voir à acquitter les droits de toutes les pièces pour l’Amérique, mais on va essayer.