Pierre Sansom

Il était une fois un écrivain...

Denis-Daniel Boullé
Commentaires

En 1996, son premier roman, Le Messie de Bellem, lui assure d'emblée le statut d'un auteur prometteur. En 1997, il publie son deuxième roman, Un garçon de compagnie. En 1999, il nous revenais avec Il était une fois une ville, troisième volet de ce cycle qu'il perçoit comme un triptyque. Peu attiré par le décorum qui entoure le petit monde littéraire, il préfère en découdre avec l'écriture, la seule chose pour laquelle il est fait. Et ce n'est pas faute d'avoir essayé d'autres avenues! L'équilibre que lui apporte l'écriture lui donne aussi le sentiment d'avoir une place et un rôle à jouer en ce monde.

Est-ce que tout jeune, tu avais le désir de devenir écrivain?

En un sens, oui. Je viens cependant d'une famille ouvrière du quartier Hochalaga-Maisonneuve où la littérature n'était pas vraiment valorisée. Lire était avant tout fonctionnel : prendre des informations, avoir des connaissances pour faire une carrière plus tard. Mes parents ne m'ont pas découragé de la lecture, mais je crois qu'ils auraient préféré que je joue au hockey ou au base-ball. Moi, je préférais me cacher dans ma chambre pour lire. Comme j'étais le plus jeune, j'ai profité des livres de mes sœurs aînées. Mais ce n'était pas vraiment de la littérature. Le premier livre que je me suis acheté, c'était un Doc Savage où il y avait déjà une forte odeur homoérotique. Il était accompagné d'un assistant plus jeune qui rappelait le couple Batman et Robin. C'est plus tard que j'en suis venu à la vraie littérature. J'ai eu la chance de travailler dans une librairie et j'ai vu ainsi tous les livres qui étaient à ma disposition. Je ne croyais pas que cela pouvait être à ma portée, parce que dans le milieu modeste d'où je venais, la grande littérature était considérée comme réservée à une classe plus élevée.

Quels sont les premiers romans que tu as lus?

Un des premiers chocs de lecture a été Émile Nelligan, que j'ai découvert à l'école. J'y ai retrouvé un être torturé, tout comme moi, qui me considérait comme un paria. Je vais faire une grosse confession à la Claire Lamarche (rires), mais le gros combat de ma vie, entre 18 et 21 ans environ, c'était de ne pas me suicider. C'est aussi bête que cela. Je pensais que je n'avais pas ma place dans cette société. Je ne correspondais pas au modèle idéal, c'est-à-dire à celui qui va un jour se marier, ni aux modèles d'homosexuels que l'on nous présentait, la grande folle ou le prédateur qui court après les enfants. C'était un combat de chaque jour. On peut comprendre pourquoi je me reconnaissais dans Émile Nelligan. Et je me prenais un peu — c'est drôle, avec le recul — comme sa réincarnation. Il était mort quelques années seulement avant ma naissance. Mais je n'ai pris goût à la littérature que lorsque le gros problème de ma vie a été réglé, c’est-à-dire quand j'ai trouvé ma place en tant que gai, avec la rencontre de la première personne que j'ai aimée. Là, j'ai lu plus que jamais et j'ai abordé une littérature qui n'était pas celle que l'on nous présentait à l'école. Je me souviens surtout de la lecture de Si par une nuit d'hiver un voyageur, de Calvino, ou encore de Lolita, de Nabokov. J'ai compris que l'on pouvait jouer avec le lecteur et que l'on pouvait raconter une histoire autrement que pour passer le temps. On pouvait aborder des thématiques différentes, découvrir des narrations qui ne soient pas linéaires. Je pourrais décliner toutes mes lectures, mais il reste que j'ai une prédilection pour les auteurs italiens, Sciascia, Gadda, Primo Levi et Calvino.

Ce sont des auteurs assez sombres!

C'est vrai que ce ne sont pas les auteurs les plus olé, olé, mais ils ont une forme d'humour que j'apprécie, une écriture un peu cynique. Je me sens plus proche des écrivains latino-européens que des Américains ou des Québécois. Une dame m'a d'ailleurs reproché, lors du dernier salon du livre à Hull, de ne pas avoir d'auteurs québécois dans ma liste d'auteurs préférés. Ce à quoi j'ai répondu que je ne faisais pas de politique, mais de la littérature.

Comment s'est passé le passage du grand lecteur à celui d'écrivain ?

J'ai toujours voulu écrire, mais l'éducation que l'on reçoit dans sa famille est toujours difficile à transcender. J'avais deux handicaps : un milieu qui ne favorisait pas cet accès à l'écriture et mon père qui était un homme extrêmement perfectionniste. Le mot d'ordre à la maison était : "Si ce n'est pas parfait, ça ne vaut pas la peine de le faire." J'écrivais des nouvelles et comme je ne les trouvais pas parfaites, je me disais que je n'avais pas ce qu'il fallait pour écrire. Mais à force de lire, on se rend compte des textes qui sont bons et de ceux qui le sont moins, de ceux où l'auteur à pris des risques et de ceux qui ne sont que des applications de recette. Il y avait peut-être une place pour moi, sans chercher à devenir Dante ou Gœthe, pour prendre des risques. C'est ce que j'ai appris en écrivant : il faut prendre des risques, savoir se retrouver en déséquilibre. C'est peut-être pour cela que j'ai un peu de difficulté avec la littérature au "je", toujours sous-tendue par des "comprenez-moi, aimez-moi, voyez qui je suis". Il n'y a aucun risque dans cette écriture-là. Lorsque l'on parle de soi, on est protégé, parce que l'on ne peut se reprocher ce que l'on est. L'écriture, pour moi, est avant tout une recherche, un laboratoire avec des personnages qui sont des hybrides de gens que j'ai sûrement rencontrés, que je ramasse dans un décor imaginaire et auxquels j'ajoute une difficulté supplémentaire, que j'appelle un motif. Dans mon dernier roman, le motif est celui des poupées gigognes. Il faut des degrés de difficultés, non pour être original, mais pour explorer le médium qu'est la littérature. Et c'est aussi une façon d'explorer la société dans laquelle je vis. La littérature, quand elle est bonne, est subversive, et pas seulement par le vocabulaire ou les thèmes abordés.

Le fait d'être gai a sûrement joué un rôle dans ce désir d'écrire...

En tant qu'écrivain, je dis souvent que c'est une bénédiction qui m'a été donnée d'être gai. Cela m'a tout de suite donné un regard hors norme, excentré. De toute façon, il fallait que j'adapte la réalité pour pouvoir survivre à mon adolescence. On me dirait qu'il suffit d'appuyer sur un bouton pour que devenir hétéro que je refuserais. Être gai, ça a été pour moi la source qui m'a rendu l'écriture possible par une vision originale, la source essentielle née du besoin de survivre.

Tes influences littéraires ne sont pas québécoises, excepté Nelligan, et tu n'apprécies pas trop l'écriture au "je". Comment te situes-tu comme écrivain vivant au Québec?

La littérature est avant tout, pour moi, scientifique. J'ai peut-être une vision un peu froide de l'art, mais c'est avant tout un travail et pas une quelconque inspiration ou un don de Dieu. Mon travail est avant tout une recherche. J'ai effectivement développé une allergie au roman à la première personne, et surtout lorsque, en plus, l'auteur parle de son métier d'écrivain. On voudrait nous faire croire que l'on démystifie l'écrivain, alors que c'est le contraire : on renforce le mythe. J'ai lu récemment beaucoup de romans québécois ou francophones hors Québec au "je" et c'est un déversement d'affect. Ça me tombait des mains, puisqu'il y avait souvent, en plus, beaucoup d'oralité qui vient tout droit de la télévision. Il faut donner de l'immédiateté, du consommable rapidement, ne laissant pas la place au lecteur de se voir créer un univers. On sent de plus que l'auteur ne doute pas quand il écrit et que les lecteurs sont pour lui des pourceaux à qui on donne des perles. Il faut toujours douter, parce que si l'on ne doute pas, on reste toujours sur la même ligne. J'ai trouvé un filon en écrivant trois livres qui se passent au Brésil. Je pourrais en écrire dix maintenant. Mais cela ne m'intéresse pas. C'est pour cela que le prochain roman que j'écris se passe à Montréal. Je ne veux pas m'installer dans une forme, un style, une spécialité.

Il existe dans la littérature québécoise une littérature de Montréal. N'est-ce pas un danger de rentrer dans une logique identitaire ?

Je vais peut-être me casser la gueule, mais c'est un risque que je prends. Ce sera un roman noir. Quand à la question de l'identité québécoise, elle reste ouverte. Est-ce qu'on est un peuple, au même titre que la Chine, les États-Unis? Il faudrait sûrement régler d'autres choses avant de répondre à cette question. Je n'abonde pas dans le sens de Gilles Marcotte, qui dit que la littérature québécoise est une littérature mineure, parce que c'est en négatif la même approche que ceux qui glorifient la littérature québécoise. C'est sûr que l'on n'a pas le même patrimoine littéraire que l'Italie ou la France, mais ce n'est pas parce que l'on écrit québécois, que l'on ne lit que des québécois, que l'on va faire avancer la littérature et la culture québécoises.

Est-ce que tu ferais le même parallèle avec le concept de littérature gaie?

Bien sûr. Si je me mettais à ne lire que de la littérature gaie, je ne pourrais plus avoir de regard critique. Il faut savoir sortir de son maelström intime. En fait, j'en lis très peu, alors que je vais voir des films ou des pièces de théâtre à thématiques gaies.

Est-ce qu'il y a chez toi une nécessité d'écrire, quelque chose de plus fort qui te pousse à te mettre devant la page blanche plutôt que d'aller cultiver ton jardin?

Oui, il y a une nécessité, mais je ne sais pas très bien la situer. Ce n'est pas une thérapie par l'écriture: je ne me sens ni mieux, ni moins bien quand j'écris, et je ne cherche pas à régler des choses dans ma propre vie. Pour moi, écrire, c'est avant tout un exercice et une jouissance intellectuelle. Peut-être parce qu'en tant que gai, je n'aurai jamais d'enfant, écrire est une contribution, une obligation. Écrire est la seule chose que je sache faire, que je puisse bien faire et qui répondre à un besoin de faire grandir l'univers autour de moi. J'ai besoin de cet exercice intellectuel de torturer le langage. Le même plaisir qu'un chimiste ou un biologiste à rechercher une formule ou un remède. C'est la même joie que de démonter un moteur, de le remonter en oubliant quelques pièces et de s'apercevoir qu'il tourne comme il n'a jamais tourné.

On te reproche parfois d’avoir une écriture trop exigeante...

Je me pose comme le lecteur idéal de ce que j'écris, et si je me fais plaisir en écrivant, je n'écris pas pour cela ou pour faire plaisir à un quelconque lecteur. Je veux un lecteur qui me suive, même s'il n'aime pas ou s'il n'est pas d'accord. Je préfère un lecteur qui vient me dire qu'il n'aime pas, plutôt que celui qui vient me féliciter parce que j'écris bien. Que j'écrive bien, je l’espère, c'est mon métier. J'ai simplement le goût qu’un (ou plusieurs) lecteur fasse souvent un effort intellectuel sans s’en rendre compte et qu’il entre dans un autre univers. Je prends le lecteur pour quelqu'un d'intelligent qui va me suivre. Un lecteur qui me lit non seulement par plaisir ou pour oublier la réalité, mais pour voir la réalité sous un autre œil. Voilà tout.

Tu n'aurais rien pu faire d'autre qu'écrire...

J'ai, au cours de ma vie, fait trente-six métiers. J'ai conduit des camions, travaillé dans une banque, été barman, serveur. J'ai même été dans l'armée, mais sans jamais trouver ma place. J'ai toujours pensé que j'étais un adolescent un peu attardé. J'ai publié mon premier roman à trente-sept ans, ce qui est relativement jeune, mais d'autres ont publié beaucoup plus jeunes. Il a peut-être fallu, pour moi, que j'acquière une solidité autant émotionnelle qu'intellectuelle pour écrire un roman qui vaille la peine d'être lu. Sinon, on revient au roman autobiographique, au "je", à un témoignage qui n'a pas un grand intérêt d'un point de vue littéraire.