Un auteur sans complaisance

Mario Cyr

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Un homme dans une chambre d'hôpital, plongé dans un profond coma se voit assailli par les souvenirs d'une vie qui n'est pas la sienne. Se tissent alors deux histoires parallèles qui finiront bien par se rejoindre. Mario Cyr, avec son dernier roman Hacker et sa construction narrative, prend encore par surprise le lecteur, tout comme il l’avait surpris avec L'Éternité serait-elle un long rêve cochon? L'Éternité... avait d’ailleurs reçu un succès critique et public. Mario Cyr gagnait ainsi une reconnaissance littéraire et publiait, en 2000, cinq romans fort différents, dont Hacker, témoignant de l'étendue de sa pallette d'écrivain : un roman jeunesse, Ce garçon trop doux; un roman gai pour ados, Nuit claire comme le jour; une fiction sur une jeune fille abusée qui refuse d'être une victime, Et les mouettes tournent obstinément au-dessus de nos corps; enfin, Ce n'est qu'avec toi que je peux être seul, de facture plus classique, ou un professionnel un peu désabusé verra sa vie transformée par sa rencontre accidentelle avec un jeune paralysé. L'univers des personnages de Mario Cyr est marqué par des rencontres salutaires qui les métamorphosent, les éclairent sur leur passé comme sur leur avenir, même si c'est parfois au prix de leur vie. L'auteur, lui, prépare la nouvelle année avec une suite de Nuit claire comme le jour, et un long roman sur le vieillissement chez les gais. À travers des thèmes qui lui sont chers, Mario Cyr jette un regard critique sur ses contemporains gais, qu'il soupçonne de ne vivre que dans un jeu de miroirs peu enrichissant. Excepté dans Nuit claire comme le jour, le roman pour ados, la mort est toujours extrêmement présente dans vos livres. Exerce-t-elle sur vous une fascination ?

Je ne sais pas si c'est une fascination, mais c'est une mort qui a déclenché le fait que je publie. La mort d'un ami, qui est en grande partie racontée dans L'éternité serait-elle un long rêve cochon? Cette mort a été une expérience déterminante pour moi. En fait, c'était ma première rencontre avec elle. J'ai pris conscience de ma propre fragilité, et j'ai ressenti le besoin de faire quelque chose d'utile. Il n'y a pas eu l'urgence d'écrire, puisque j'écris depuis le début des années quatre-vingt, mais l'urgence de publier. Je voulais rendre compte de quelque chose en utilisant ce qui m'avait été donné, c'est à dire l'écriture. La mort de cet ami m'a causé un choc et je me suis rendu compte aussi à quel point les gens ne veulent pas entendre parler de la mort. À l'adolescence, nos parents avaient déjà été en contact avec la mort par le décès de frères, de sœurs, d'oncles. La mort s'inscrivait très tôt dans leur réalité. Aujourd'hui, même les rituels limitent les contacts avec la mort. Quoi de plus immatériel que des cendres dans une urne. Je pense qu'en nous éloignant de la mort, cela nous fait croire que nous sommes éternels. C'est la prise de conscience de la mort qui nous donne le sentiment d'utilité. Si nous avions tous conscience de la mort, nous serions moins futiles.

Dans Hacker, l'homme sans prénom, dans son coma, se rend compte qu'il va mourir, tout comme, dans Et les mouettes..., l'adolescente pressent qu'il n'y a que la mort qui peut les sauver, elle et son compagnon, d'une vie de misère...

Hacker est plus un rapport au corps qu’à la mort. Cela avait un lien direct avec ce que je ressentais. Je vieillissais et comme je n'ai jamais été très sportif, je le ressentais peut-être plus durement. Dans Hacker, le personnage principal voit son corps lui échapper. Il doit faire un deuil de son corps, comme il doit faire le deuil de sa vie, un énorme ratage, mais il peut en quelque sorte réussir sa mort. Mais là aussi, je suis fasciné par le vieillissement.

C'est le thème de votre prochain roman?

Oui, et qui terminera la trilogie, en somme, qui s'ouvrait avec L'éternité... et qui se poursuivait avec Ce n'est qu'avec toi... Ce qui m'intéresse, dans le vieillissement, ce sont les renoncements que l'on doit faire. Deuil de la séduction, deuil de l'apparence, deuil de la résistance physique, et ultimement, deuil de l'autonomie. Je pense qu'il y a quelque chose de très dynamique si on accepte de les faire. Si je fais le parallèle avec l'ami qui est mort du sida, il a dû faire ces deuils en quelques mois alors que généralement on met toute une vie à les faire. Mais le plus étrange, c'est qu'il était globalement serein, ce qui ne veut pas dire que parfois il ne se révoltait pas, mais en acceptant ces deuils, il se préparait à mourir. Au contraire de beaucoup de gens qui voudraient mourir d'un coup, sans s'en rendre compte, moi, j'aimerais voir venir la mort, avoir le temps de m'y faire, de m'y préparer.

Mais est-ce que vous pensez qu'il est plus difficile de faire ses deuils quand on est gai?

Je pense que c'est le propre des gais et des femmes. Nous vivons dans une véritable dictature des apparences. Passé trente-cinq ans dans un bar, plus personne ne te regarde. On comprend pourquoi beaucoup de gais dans la quarantaine tombent dans la toxicomanie ou l'alcool. Être exclu de la séduction, ne plus être objet de convoitise, voir leur corps les abandonner, tout cela donne l’impression à beaucoup de gais de ne plus exister. S’ils ne correspondent plus à cette coche, ils ne sont plus rien. Certains tentent de résister en s'entraînant, en s'habillant comme des gars de vingt-cinq ans, ce qui est pathétique. Je suis un peu agacé de voir autant de gars embourbés dans ce culte de l'image, du muscle. Mais j'ai des rapports amour-haine avec les gais. Même si je sais que dans le fait d'être gai, il y a fondamentalement une honte intrisèque à la base qui vient du fait que l'on n’a pas choisi de l'être. En gros, tu sais que tu n'es pas normal face à ce qui devrait être naturellement. C'est très long à intégrer et à surmonter cette honte. J'aborde ces thématiques à travers des personnages gais. L'identité de l'apparence est tellement forte qu'elle pose problème quand on se promène dans les bars, les saunas, les parcs. Il faut aller au-delà des apparences pour rencontrer vraiment quelqu'un. Les vraies rencontres ne sont possibles que si on est débarassé du sexe, de la conquête, de l'ego. C'est peut-être pour cela que je n'écris pas de romans gais. Je ne définis pas Ce n'est qu'avec toi... comme un livre gai, même s'il y a plusieurs personnages gais parce que le thème de ne pas vouloir rater sa vie est universel.

Il y a toujours, dans vos romans, une rencontre entre un personnage d'âge mur et un plus jeune. Des rencontres amoureuses en quelque sorte et qui sont d'une extrême importance pour leur évolution...

Je ne sais pas pourquoi je ressens le besoin de mettre en scène un personnnage qui sort de l'adolescence. Je n'ai pas eu une adolescence dramatique. Mon père était très peu présent, j'ai grandi entouré de ma mère et de mes soeurs, mais il demeure toujours une blessure sur laquelle je n'arrive pas à mettre le doigt. Je sais qu'à la fin de mon adolescence, j'étais très sombre, je ne sais pas pourquoi. Mais la rencontre de quelqu'un de plus âgé avec un plus jeune, c'est être confronté à sa propre adolescence, retrouver les révoltes et les rêves qu'on a abandonnés, s'apercevoir qu'on s'est sclérosé. C'est aussi une bonne façon de se remettre en question pour ne pas s'encroûter.

Vos personnages rencontrent l'amour mais toujours d'une façon pour le moins étrange, comme si, entre autres chez les gais, la voie habituelle des rencontres ne pouvait déboucher sur l'amour.

Vous avez même déclaré au Soleil que les "les homosexuels fuyaient l'amour comme la peste".
La plupart des gais veulent une relation satisfaisante. Ils en veulent les bénéfices sans consentir aux engagements qui vont de pair. L'amour exige des efforts pour durer. Il faut savoir prendre ses distances avec la séduction, l'apparence, le narcissisme dans lesquels on est pris. C'est un jeu dangereux qui est un véritable piège. Les gais s'empêchent ou s'interdisent de vivre une relation d'amour. Et quand enfin, ils sont prêts à une relation véritable, il est trop tard. J'ai eu des relations longues et réjouissantes, mais qui ne se sont pas faites toutes seules.

Êtes-vous très pessimiste à l'égard des gais?

Je dirais réaliste. J'ai appris à regarder les gens avec du recul. Quand je vais dans un bar gai, je regarde les gars non plus comme des objets de désir, mais comme des êtres humains, et j'essaie de rendre compte de ce que j'observe. Et c'est souvent assez tragique. Si je repense aux années soixante-dix ou quatre-vingt, on réfléchissait à un autre modèle d'homme. Comme collectivité homosexuelle, on n'a pas su le proposer, le suggérer. J'ai le sentiment que les gais ont pris les pires choses du monde hétéro, le culte de l'apparence, le machisme, les relations déshumanisantes. Culturellement et historiquement, je trouve cela triste. Nous sommes piégés par des vendeurs de bières, une reconnaissance sociale qui est liée davantage à notre porte-feuille. On nous tolère parce que nous sommes payants. Le commerce et le trafic d'images — jeunes musclés habillés à la mode — ont pris trop d'importance.

Vous avez vécu aussi dans les bars, participé au jeu de la séduction, est-ce que cela ne cacherait pas une nostalgie parce que vous avez dépassé la quarantaine?

Non, pas du tout. J'ai toujours préféré la lucidité, plutôt que d'être comme certains gais, qui s'accrochent désespérément au mirage. Ils se préparent une vieillesse misérable. Je n'ai jamais eu besoin du milieu gai pour me sentir "sécurisé". Je ne me suis jamais caché du fait que j'étais gai, mais je n'ai pas non plus ressenti le besoin de n'être qu’avec des gais. Je n'ai pas d'ailleurs beaucoup d'amis gais. Je les vois à l'occasion. J'ai des liens d'amitié beaucoup plus forts avec des femmes. Je ne peux donc avoir la nostalgie d'un monde gai auquel je ne me suis jamais identifié.

Vous êtes critique par rapport au monde gai, vous ne vous affirmez pas comme un écrivain gai, vous dites que vos romans ne sont pas gais, mais votre prochain roman mettra encore en scène des personnages gais?

Je veux finir ce que j'appelle ironiquement "la trilogie des fifis". Dans mon premier roman, je parlais d'un gai à la fin de la vingtaine mort du sida, dans le second, Ce n'est qu'avec toi... d'un gai dans la quarantaine, le dernier parlera de gais dans la soixantaine. Je prends des personnages gais parce que ce sont eux que je connais le mieux, mais le thème du vieillissement, tout comme celui de réussir sa vie, restent universaux. En ce sens, je pense toucher un public plus vaste que les gais et échapper à la catégorisation du roman gai. Je me méfie toujours des catégorisations, comme je me suis toujours méfié de celle qui ferait que j'appartiendrais au monde gai.


Aux Éditions de Mortagne
L'éternité serait-elle un long rêve un long rêve cochon ?, 1997

Aux Éditions Pierre Tisseyre
Ce n'est qu'avec toi que je peux être seul, 2000

Aux Éditions des Intouchables :
Et les mouettes tournoient obstinément au-dessus de nos corps, 1999
Ce garçon trop doux, 2000
Nuit claire comme le jour, 2000
Hacker, 2000