L'amour à l'anglaise

Lady Roberta Gray, alias Robert Gray

Denis-Daniel Boullé
Commentaires

Sir Robert Gray s'est fait connaître des lecteurs par Les mémoires d'un homme de ménage et L'heure au jardin. Deux romans de factures différentes mais profondément touchants et surprenants. Pour son troisième livre qui sort cet automne, L'amour à l'anglaise, Robert Gray joue sur l'ambiguïté. Il met des masques et dans un même mouvement nous précise que ce ne sont que des masques. Romance écrite en anglais, pour une maison d'édition de romans Harlequin, choix d'un pseudonyme féminin pour correspondre à la volonté des éditeurs. D'enchaînement en enchaînement, la romance sera publiée en français avec la création d'un personnage-auteur, Lady Roberta Gray, sortie tout droit de l'imagination de son neveu, Robert Gray, lui bien réel. Dans son petit jardin à Montréal, où il nous reçoit, par une des rares soirées chaudes de l'été, l'homme est plutôt timide, attentif, nuancé et précis dans ses propos. Surprenant pour cet homme qui vient de créer un personnage flamboyant, Lady Roberta, qu'il incarnera le temps de la promotion. Pas question de faire de Lady Roberta un double au féminin de Robert Gray, pas question de créer un canular littéraire à la Romain Gary/Émile Ajar. Lady Roberta Gray est un procédé plus qu'une finalité. Procédé pour parler des hommes, de l'homme mais d'un point de vue féminin et gai, puisque la sexualité est omniprésente. En créant Lady Roberta Gray, Sir Robert Gray aurait-il inventé un nouveau genre?

Vous vouliez tout d'abord écrire un roman Harlequin...

En tant qu'auteur, il est difficile de faire de l'argent avec sa plume. Je sais aussi que ce sont les femmes qui lisent le plus et j'essayais de trouver un moyen de les rejoindre. C'est pour cela que j'avais pensé à un roman d'amour, une romance. Malheureusement, ce ne sont que des femmes qui signent ce genre d'ouvrages. Quand j'ai pris contact avec Harlequin, on m'a dit que seulement deux hommes écrivaient dans cette collection, mais ils avaient accepté de signer sous un pseudonyme féminin. L'idée de Lady Roberta Gray m'est venue tout de suite, pensant qu’on ne se souvient jamais des auteurs de romans Harlequin à part quelques grands noms. L'amour à l'anglaise suivait les règles du roman à l'eau de rose. Dans le même temps mon éditeur d'Effet Pourpre attendait pour la rentrée un autre de mes textes, et je lui ai proposé l'adaptation en français de L'amour à l'anglaise. Mais une adaptation faite par Lady Roberta Gray, où elle se confronte à une langue qu'elle ne maîtrise pas parfaitement, ce qui explique toutes ses digressions linguistiques entre l'anglais, le français et le français du Québec. Mais ce n'est plus un roman Harlequin, il y a une licence face à la sexualité qui ne correspond plus au genre.

Mais vous passez d'un pseudonyme à un véritable personnage puisque vous serez Lady Roberta Gray pour faire la promotion.

J'ai été pris à mon propre jeu. Je pensais au départ que je resterais anonyme, mais cela n'avait pas de sens, et en accord avec l'éditeur, j'ai décidé de créer le personnage. Je ne voulais pas ressembler à Mado Lamotte ou à Guilda, je n'ai pas ce qu'il faut de toute façon (rires!). Et je me suis rappelé un roman d'Yves Navarre, Killer, où l'un des personnages se travestissait en revêtant seulement une robe et un chapeau. La façon dont je rends Lady Roberta Gray est sobre et est un hommage en quelque sorte à Yves Navarre. Mais je ne veux pas entretenir de doutes. Bien que j'aie eu une agente en Alberta qui essaie de faire accepter la version anglaise dans de grandes maisons d'édition américaines, à qui je n'ai pas encore dit la vérité. Elle m'écrit sous le nom de Lady Roberta Gray. Je lui ai même parlé de son neveu, Sir Robert Gray, qui écrivait aussi et que, si elle était intéressée, je pouvais lui envoyer des manuscrits. Elle a été enchantée par les textes du neveu et elle envoie tantôt du courrier au nom de Lady, tantôt au nom de Sir. Comme je n'en pouvais plus d'avoir à lui répondre en utilisant deux noms, je lui ai fait savoir que pour l'instant, Lady Roberta Gray était partie en vacances pour quelques mois. Mais je vais devoir lui dire la vérité. J'espère qu'elle a un bon sens de l'humour.

Pour revenir à L'Amour à l'anglaise, il y est question d'une grande courtisane, Lady Roberta Gray, qui raconte l'histoire d'amour de sa nièce Ann, qui n'est pas un canon de beauté, avec un homme, Ted Hughes, qui lui en est un. Elle reçoit les conseils de sa tante, mais aussi ceux d'un gai, Charles, son meilleur ami et collègue de travail. Il y a un renversement par rapport aux règles traditionnelles parce que Ted Hughes, paré de toutes les vertus et les beautés masculines, devient l'objet de désir, la proie inaccessible, rôle généralement dévolu dans les romans Harlequin aux femmes.

Je voulais que ce soit une femme qui parle de la sexualité, et de la sexualité des hommes aussi. Il fallait donc une femme qui ait une certaine expérience, donc un certain âge, et qui ait pu vivre de nombreuses aventures. L'image de la courtisane s'est imposée. Dans les notes biographiques que je propose de Lady Roberta Gray, j'écris qu'elle a exercé son métier auprès de quelque 3 000 représentants de la gent masculine. Elle connaît donc les hommes dans leurs moindres désirs. Et donc c'était une façon aussi de pouvoir écrire sur les hommes mais avec un regard féminin.

Mais en tant qu'homme, comment pouvez-vous avoir ce regard plus féminin?

Peut-être parce que quand je me suis découvert gai, à la fin des années soixante, il était courant chez les homosexuels d'être efféminé. Mon oncle qui est homosexuel et qui est encore vivant, perpétue cette tradition en parlant souvent au féminin. J'ai vécu toutes les transformations des années soixante-dix, la virilisation des gais, les chemises à carreaux, les torses velus, les moustaches, un style auquel je me suis identifié. Mais j'ai été aussi très sensibilisé à la condition des femmes. Je me souviens de ma famille, où les hommes se retrouvaient au salon et les femmes dans la cuisine, avec comme seul horizon les travaux domestiques et l'éducation des enfants. Tout leur était interdit et, de toute façon, elles n'avaient pas le temps de penser à une vie indépendante. C'est un peu toutes ces expériences qui font que j'ai peut-être un regard féminin un peu plus développé.

Cependant, avec L'Amour à l'anglaise, on sent que vous réglez quelques comptes avec le féminisme, mais aussi avec la langue, le français parlé au Québec, quand on voit la pauvre Lady Roberta se débattre avec des questions de traduction ou dans ses conseils aux femmes pour garder leur mari ?

Il faut dire que ce roman a été écrit pour un public féminin hétérosexuel, mais je ne voulais pas non plus prendre les femmes pour des dupes. C’est pourquoi j'apparais en photo sur la quatrième de couverture. Même chose pour les thèmes abordés. Ann, physiquement, n'aurait sans doute pas été acceptée par les éditions Harlequin, elle est trop grosse. Il en va de même pour les scènes de sexe. Mais Lady n'est pas féministe comme on l'entend, elle ne porte pas le même regard sur les hommes que la féministe, mais elle est indépendante, ne s'est jamais mariée et n'a eu aucun enfant. Elle refuse simplement que la faute ne soit portée que par les hommes, et elle propose un autre regard sur les hommes. Ils peuvent être considérés comme des objets de désir, devenir aussi des proies pour lesquelles on développe des stratégies. En ce qui a trait à la langue, il faut rappeler que j'ai écrit cette romance en anglais, et qu'ensuite j'en ai fait l'adaptation en français. J'ai donc éprouvé des difficultés avec certaines expressions, et puis il ne fallait pas oublier mon éditeur français, intéressé par mes romans, et donc essayer qu'ils soient compris des deux côtés de l'Atlantique. Mais je ne pense pas règler mes comptes avec la langue française du Québec, seulement Lady Roberta est anglaise, elle connaît le Québec, mais elle s'adresse aussi à des lectrices et à des lecteurs qui ne le connaissent pas.

Vous faites les adaptations de vos textes en anglais ou en français? Croyez -vous à la traduction d'une œuvre, considérez-vous qu’il faut l'adapter en fonction de l'autre langue?

...et en fonction d'une culture? Il y aurait beaucoup de choses à dire à ce sujet. Par exemple, pour les romans à paraître en France, il faut que je donne, en préface, des références géographiques, sociologiques, culturelles ou politiques pour aider à la compréhension. Et puis, Lady Roberta veut traduire des expressions argotiques, et l'argot du Québec est différent de celui de France. Pour ce qui de l'anglais, que ce soit pour un lectorat canadien ou américain, il faut aussi leur donner plus de références sur le Québec, car mes romans s’y passent. Mais aussi je sais que l'humour est différent, ou que les scènes trop crues ne passent pas, ou encore qu'ils n'aiment pas parler de choses trop personnelles. Il faut trouver des moyens sans pour autant changer le cours de l'histoire.

Il faudra lire Robert Gray en français, mais aussi en anglais quand ses livres paraîtront en anglais. Mais Lady Roberta Gray annonce dans L'amour à l'anglaise, qu'il y a deux autres romans en préparation. Est-ce que l'on doit prévoir qu’elle poursuivra sa carrière littéraire?

Oui, il y aura Le diamant secret de ton cœur et Les intermittences de l'amour. Le second sera quelque peu choquant. Mais son neveu, lui aussi, a des projets qui devraient voir le jour sous peu : la suite des deux premiers romans déjà publiés, puis un texte qui devrait faire sensation Mémoire d'un terroriste en phase terminale, bien loin des romances libidineuses de Lady Roberta.

L'amour à l'anglaise, par Lady Roberta Gray, Editions de L'effet pourpre, 2000.