Pierre Salducci

La contamination : entre trahison et inconscience

Yves Lafontaine
Commentaires

Pierre Salducci est un écrivain singulier dans le paysage littéraire gai. Pas de concession à une écriture télé-roman, pas de volonté de tomber dans le roman populaire. Mais une volonté inéluctable de décortiquer l'identité gaie dans ce qu'elle a d'irréductible et unique. Après l'enfance d'un jeune gai dans Retour sur les années d'éclipses, l'éducation sentimentale dans le Journal d'un infidèle, Pierre Fortin, le narrateur et personnage central d'une série qui doit compter deux autres volumes, revient sur la genèse du sida au milieu des années quatre-vingt. Et sur la genèse de sa séropositivité. Quinze ans plus tard, sur les lieux du drame, et en quelques heures, il va raconter, à un jeune ami, l'origine de sa contamination jusqu'à l'analyse de sang qui va lui confirmer ce dont il se doutait. S'il y a eu des romans sur la maladie, peu d'auteurs s'étaient penchés, sauf Jean-Paul Aaron, sur l'avant de la maladie. Comme dans les autres romans, l'action se passe à Paris, dans les Jardins des Buttes Chaumont, haut lieu de la drague et de la baise parisiennes dans les années quatre-vingt.

Nous tous déjà morts est un roman sur le sida. Un de plus diront certains...

Mon livre porte avant tout sur la contamination. En littérature, à ma connaissance, personne ne s'est attardé sur ce sujet. Pendant longtemps, on a parlé du sida en terme de mort annoncée. Le point de vue a changé avec l'arrivée des multi-thérapies qui apportent de l'espoir et un peu plus de confort aux sérépositifs. La contamination reste le moment, à mon avis, le plus dramatique, puisque c'est à ce moment-là que tout bascule. C'est toujours vécu comme une trahison et aussi comme un moment d'inconscience, celui de n'avoir pas vu le danger dans une relation sexuelle. Il faut alors en parler pour comprendre pourquoi ça arrive et pour que cela n'arrive plus.
Les gens ne sont pas fous et ne se font pas contaminé par choix. Ils sont informés, en général prudents. En trois secondes, tout peut basculer. Ces trois secondes méritent alors beaucoup d'attention. De plus, être séropositif, et c'est ce qui est différent des autres maladies, c'est devenir potentiellement un danger pour les autres. Ce n'est pas le cas pour une personne qui a le cancer. Enfin, comme les statistiques le prouvent, énormément de personnes continuent à être infectées par le virus. La réalité du sida n'a pas changé tant que ça, même si actuellement la médication fait chuter le taux de mortalité. Il faudra un jour écrire un roman sur les médicaments.

C'est une confession faite à un ami, et le lecteur devient cet ami à l'écoute d'une voix, celle de Pierre Fortin. D'où l'utilisation du "je". Ce fameux "je" qui est omniprésent dans toute la littérature gaie.

Mais c'est bien un des critères de la littérature gaie qui a vu le grand retour du "je", d'une parole singulière qui longtemps avait été tronquée. Ce "je" est avant tout un "nous" pour parler d'un sentiment et d'un vécu collectif. J'écris sur et parle de ma communauté gaie en faisant cela. Alors, Pierre Fortin, c'est moi-même, mais c'est aussi une combinaison de personnes que j'ai rencontrées au Québec. C'était important pour moi de parler d'elles, et d'ailleurs je les cite à la fin du livre.

Tu vis à Montréal, pourquoi situer ce roman-là encore à Paris, avec des lieux mythiques pour les gais parisiens des années quatre-vingt et non pas à Montréal.

Mon personnage de Pierre Fortin vit à Paris, c'est tout. Je ne crois pas que cela dérange beaucoup les lecteurs. Les lieux sont des prétextes pour parler d'émotions, de sentiments. Ce qu'il a vécu aux Buttes Chaumont, d'autres peuvent l'avoir vécu sur le Mont-Royal, à Montréal, ou dans d'autres villes à travers le monde où les gars allaient cruiser et baiser. Mais je n'aurais pas pu parler du Mont-Royal comme des Buttes Chaumonts, parce qu'elles ont été pour moi comme pour beaucoup de gais parisiens, formatrices. Mais si cela peut te rassurer (rires), dans mon prochain volume, Pierre Fortin débarque à Montréal. Les Buttes-Chaumont, c'était pour moi un lieu mythique, dont personne n'a parlé, et qui symbolisait la drague homosexuelle.

Pierre Fortin décrit très bien cette frénésie sexuelle de certains gais, cette quête insatiable de partenaires, mais avec le sida, comment ne pas porter un jugement moral sur ce mode de vie, qui n'a d'ailleurs pas disparu?

Mon personnage ne porte pas de jugement moral, et moi non plus. Je trouve cela correct. La quête de la sexualité est liée au rejet que les gais ont connu dans leur adolescence, est liée à la difficile acceptation, et donc, je pense qu'ils ont un besoin d'amour qui est plus grand. Cela se traduit par une sexualité plus débridée. Je ne vois pas non plus où est le problème. Les saunas, les lieux de drague, ça ne regarde que les gais. Il y a donc une recherche de reconnaissance et d'amour dont la majorité a été privée au moment de l'adolescence. Mais où je porte un jugement moral grave, et je le fais dire à mon personnage, c'est face aux gouvernements. Beaucoup de responsables politiques ont su très tôt ce qui se passait et se sont tus, comme à propos de l'usage du préservatif, et ont laissé croire aux gens qu'ils suffisaient de diminuer les partenaires. Je reste très en colère, surtout face aux dirigeants politiques français de l'époque qui ont préféré le silence. Mais je ne pense pas que l'on nous dise toute la vérité non plus sur la bactérie mangeuse de chair, le virus Esbola, ou l'encéphalyte spongiforme bovine. Ce ne sont pas les homosexuels qui baisent avec de multiples partenaires qu'il faut dénoncer, mais les politiciens qui n'ont pas été à la hauteur. À Montréal, au Parc Lafontaine, on a préféré enlever les bancs de l'endroit où se tenaient les gais, pour les en chasser. Ce sont toujours des politiques qui décident de la manière dont les homosexuels doivent vivre, se tenir, de ce qui est bon pour eux ou non.

Pierre Fortin est séropositif, mais il s'est tu pendant quinze ans, pourquoi décide-t-il de le dire ?

Il y a beaucoup de silence autour de la sérépositivité, mais le personnage décide d'en parler à un gai plus jeune que lui. Il n'y a pas de transmission de l'information sur le milieu gai comme il y en a chez les hétéros. Et pas seulement en ce qui concerne le fait de se protéger. Il est important que les gais d'une certaine génération transmettent leur passé aux jeunes, leur rappellent comment les choses étaient. C'est quelque chose qui me touche beaucoup. Cette transmission de l'expérience, du vécu, ne veut pas seulement aider les plus jeunes à mieux vivre, mas tout simplement pour ne pas que cette période tombe dans l'oubli. Nous tous déjà morts est un livre avant tout sur la parole, une parole qui a longtemps été opprimée, et que l'on tente encore de faire taire, même à l'intérieur de notre propre communauté.

Nous tous déjà morts , Pierre Salducci. Montréal : Stanké (Collections L'heure de la sortie), 2000.