Vivre sa différence... jusqu’au bout

Kimberley Pierce

Yves Lafontaine
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Teena Brandon a été assassinée, en 1996, dans la banlieue de Falls City, dans l'état du Nebraska, par deux hommes rendus furieux lorsqu'ils ont découvert qu'elle était une femme. Ce fait divers déclencha une avalanche de récits sordides. Avec Boys Don’t Cry, plus que tout, Kimberley Peirce désirait filmer l'histoire de Brandon Teena en hommage à sa mémoire. Nous nous sommes entrenu avec la réalisatrice sur ce premier film très maîtrisé sur la peur de la différence. "La majeure partie de la couverture de presse s’est cantonnée dans le sensationnalisme, raconte Pierce. Les gens s'imaginaient toute la brutalité du crime en mettant de côté tout aspect émotif. Si vous ne reproduisez que la brutalité, vous augmentez les chances que cela se reproduise. Les gens perdent alors tout intérêt, ce qui est très dangereux. Je me disais : “Bien, tout le monde s'y intéresse, mais personne n'explore la personnalité de Brandon. Personne ne raconte toute l'histoire”."

Peirce, diplômée en cinéma de l'Université Columbia, savait, dès qu'elle a pris connaissance de l'histoire de Brandon, qu'elle en ferait un film et cela, malgré de formidables obstacles à surmonter. D'abord, elle devait trouver une manière de raconter cette histoire en évitant un regard complaisant sur la violence qui la soutend. "En tant qu'auteur, vous avez une énorme responsabilité, en particulier si vous devez montrer cette violence. À cet égard, mon intention était très claire : ne pas utiliser la violence à moins d'être prête à m'y engager d'une manière vraiment personnelle."

Après quelques années de réflexion, Peirce peut affirmer qu'elle en connaît davantage sur Brandon Teena que quiconque. Elle a lu toute la documention sur cette affaire, a réfléchi longuement et a interrogé certains des participants, dont Lana Tisdel, la petite amie de Brandon au moment du meurtre.

Le film Boys Don't Cry fournit à Peirce l'occasion d'essayer de comprendre le déroulement des événement, et ce, jusqu'à un certain point, dans toute son horreur, et de commémorer la mémoire de Brandon Teena. "J'aime tant Brandon! affirme-t-elle. Je veux que tout le monde l'aime comme il le mérite."

Tout en se permettant une certaine licence poétique, Peirce s'éloigne de la seule vérité documentaire, mais paradoxalement, elle atteint une vérité plus profonde dans les scènes réalistes. " J'ai interrogé Lana, explique-t-elle à titre d'exemple. J'essayais de trouver des réponses à certaines questions : “Que ressentait-elle? À quoi ressemblait son environnement?” "

Sa recherche d'authenticité est allée jusqu'à dépeindre John Lotter et Tom Nissen, les assassins de Brandon. Elle voulait en dresser un portait vivant avec autant de sympathie qu'elle le pouvait, et pas seulement en reproduisant la violence qui les habitait dans le seul but de titiller les spectateurs.

"Je suis totalement tombée en amour avec Brandon Teena, avoue-t-elle. Je suis emballée par la franche intensité du désir qui l'animait et du saut dans l'inconnu qu'elle a osé. Brandon a posé ce geste magnifique de s'habiller en garçon pour aller vivre la vie qu'elle désirait, et puis elle a été massacrée pour cela."

Le plus grand obstacle que Peirce devrait franchir était de trouver une actrice qui pourrait jouer Brandon. Lorsque Hilary Swank passa son audition, elle avait presque perdu tout espoir. " Je devais trouver une fille qui puisse être aussi crédible que Brandon, sinon cela ne vaudrait pas la peine. J'avais besoin de trouver quelqu'un qui puisse capter toute son essence. Seule une fille qui pouvait accomplir cela serait crédible. J'avais fait des essais avec presque toutes les lesbiennes et des drag king de la région, dont plusieurs étaient des amies. Malgré leurs efforts et leur merveilleux travail, aucune ne me satisfaisait vraiment."

Swank avait envoyé une vidéocassette d'elle-même vêtue des vêtements de son mari, et même si elle était loin d'être parfaite, elle était la première à présenter de réelles possibilités. "C'était une androgyne, pas un garçon, mais une personne avec un chapeau de cowboy et une chaussette glissée dans son pantalon qui esquissait une silhouette pour la première fois. Elle n'était pas le garçon parfait, mais cela allait venir. Et elle souriait! Elle aimait être Brandon. La façon d'amener les spectateurs à s'intéresser vraiment à un film est de leur faire aimer le personnage principal. Brandon devait être aimé par tous, pas uniquement par les gais. C'est un rêveur typiquement américain."

"Teena désirait être un garçon pour s'affranchir de sa honte (d'être lesbienne), précise Peirce. Et Lana désirait que Brandon fut un garçon pour se débarasser, elle-même, de sa honte. Ils s'accrochaient toutes deux à un modèle hétérosexuel."

Le jeu des acteurs dans Boys Don't Cry est en général excellent, car tout ce projet a été mené avec amour et zèle. Le travail et l'application ont rapporté : tous les critiques ont louangé le film, le qualifiant d'histoire d'amour tragique mais porteuse d'espoir.

"Ils ne disent pas que c'est un tout petit film gai, fait remarquer Peirce. Ils affirment que c'est une grande histoire. Je suis lesbienne, mais l'important pour moi, c'est d'abord d’avoir fait une histoire humaine qui va toucher le plus grand nombre de gens."

Malgré toute la sensibilité possible lors du tournage des scènes d'horreur entourant la mort de Brandon, Peirce appréhendait la grande détresse ressentie par certains spectateurs. " Ce film est porteur d'espoir, insiste-elle. C'est la raison pour laquelle les spectateurs doivent se replonger dans la tragédie qui déclenche cette douleur. "