Vivre la nuit

Neil Tennant (Pet Shop Boys)

Yves Lafontaine
Commentaires
Depuis la sortie de leurs premiers albums, à la fin des années quatre-vingts, le groupe britannique Pet Shop Boys a concocté de nombreuses chansons qui nous parlent tout particulièrement, en tant que gais, au niveau des thèmes. Ce dynamique duo nous a donné plusieurs albums assez trippants — dont Disco, Actually, Introspective, Behaviour, Very et Bilingual —, qui tentaient réellement de nouvelles expériences musicales, surtout au niveau des rythmes et du mélange de l'électronique et des échantillonnages de sons réels. Les Pet Shop Boys sont passés maîtres dans l'art de la mélodie légèrement mélancolique intégrée à des pièces très rythmées à l'enrobage riche et texturé. De retour avec Nightlife, leur douzième opus, ils étaient à Montréal pour un concert au Club Métropolis, en novembre dernier et profité de l’occasion pour discuter avec Neil Tennant, le chanteur du groupe et auteur des textes. Nous avons évidemment discuté avec lui de ce nouvel album, mais aussi des chansons et des thèmes qui ont marqué leur carrière. Je me suis fait dire que vous aimez bien faire la fête…

(Rires) Qui vous a dit ça? Oui, ça arrive (rires). On ne fait pas un album intitulé Nightlife pour rien…

Quel est le concept du nouvel album?

Musicalement, l'idée était de mêler la musique électronique avec des cordes et un orchestre, dans l’esprit de la musique cinématographique. Pour la moitié de l'album, nous avons travaillé avec Craig Amstrong qui compose ou produit habituellement des bandes musicales pour le cinéma. On lui doit entre autres la bande sonore du film Romeo & Juliet et plusieurs arrangements pour Massive Attack et Madonna. Nous savions qu'il aimait ce que nous faisions, et vice versa pour nous. Nous avons également travaillé avec David Morales pour New York City Boys et I Don't Know Want You Want But I Can't Give It Anymore. Pour New York City Boys, il nous a composé des arrangements de style disco, à l'ancienne, un peu dans le style des Village People. Il a fait appel à un gars du Montana qui a beaucoup travaillé dans les années soixante-dix et qui a produit pour nous un son de cordes très authentique rappelant le disco de l'époque. Finalement, nous nous sommes adjoint le producteur britannique Rollo pour les autres chansons de l'album.

Et pourquoi le titre Nightlife?

Nous avons appelé l’album Nightlife parce que toutes les chansons s’y déroulent la nuit. On voulait aborder différents sujets, comme le fait que les perceptions des gens, la nuit, sont différentes, et montrer comment la vie peut sembler irréelle la nuit. Comment, à la fois, on a beaucoup de plaisir la nuit, et comment on se fait exploiter par d’autres...On voulait parler de ce qui pousse les gens à sortir la nuit, à se saoûler, à prendre des drogues. Évidemment, le désir de danser et celui de baiser traversent l'album.

Vous faites un duo avec Kylie Minogue sur cet album. In Denial est une chanson sur un père gai et sa fille, si je ne me trompe pas…

Cette chanson fait partie d'un musical que nous avons écrit et qui devrait être produit à Londres d'ici la fin de l'an 2000 (In Denial est l’un des thèmes musicaux principaux de ce musical). Dans le spectacle, il y a un gars qui gère une discothèque. Bien qu'il soit gai, il a eu une affaire avec une femme, il y a plusieurs années. Cette dernière est tombée enceinte et a eu un enfant, qu'il ne connaît pas. Dans le spectacle, sa fille, presque adulte, vient le voir dans le club et montre sa désapprobation envers le style de vie de son père. Le duo chanté raconte leur confrontation : d'un côté les reproches de la fille, de l'autre, le père qui se défend. Comme nous aimions beaucoup cette chanson, Chris et moi, et qu'elle se déroulait la nuit, nous avons décidé de l'inclure sur l'album. Le musical comprend 18 chansons dont 3 se retrouvent sur Nightlife.

Le garçon évoqué dans New York City Boys, c'est un aspirant comédien?

Times Square et ses lumières symbolisent surtout l'émerveillement d'un jeune gars de la banlieue pour ce que représente New York. J'ai voulu me mettre à sa place. En tant qu'Anglais, New York représente quelque chose de très fascinant et de différent. Et souvent, je me dis combien excitant cela doit être pour un adolescent de la banlieue de pouvoir profiter de l'animation de cette ville incroyable en prenant seulement le train. C'est également une chanson sur le moment où prend fin l'adolescence, sur le plaisir de sortir en boîte avec des copains. C'est une chanson innocente sur la fin de l'innocence. C'est une célébration. Il faut dire que New York se prête admirablement à ce genre d'hommage, comme aucune autre ville, sauf peut-être Paris. Il y a tellement de chansons inspirées de New York. Je voulais, avec cette chanson, saisir l'énergie et le sens de la drive qu'on y retrouve surtout la nuit, du crépuscule à l'aube, les quartiers illuminés, tout semble si magique si irréel.

Surtout avec l’alcool et la drogue...

Une des choses que j'aime faire avec les textes de mes chansons, c'est de partir de quelque chose de très banal et d'aller y chercher un feeling, une impression très réaliste. C'est comme ça pour la chanson Drunk. Qu'est-ce que cela signifie quand quelqu'un vous dit qu'il vous aime lorsqu'il est saoûl? Cela veut-il dire qu'il vous aime vraiment et qu'il le dit parce que ses inhibitions ont disparu? Ou qu'il dit tout simplement n'importe quoi, parce qu'il est saoul? Je ne connais pas la réponse, je pose uniquement des questions. Ça m'est déjà arrivé qu’un gars saoûl me dévoile son intérêt alors que j'aurais bien aimé savoir ce qu’il éprouvait réellement...

Est-ce que The Only One est l'être aimé?

Oui, c’est l’être aimé... et c'est la seconde chanson à être également tirée du musical... Elle fonctionne cependant isolément et n'a pas besoin de ce cadre pour être comprise et appréciée. Il y est question de confiance, d'avoir des amants, dans le cadre d’une relation ouverte, autrement dit, d'avoir des rapports à l'extérieur du couple…

C'est en quelque sorte l'opposé de So Hard?

Pas nécessairement… Dans So Hard, quelqu'un apprend que son conjoint ne lui dit pas la vérité…

Mais c'est surtout l'histoire d'un couple ouvert qui se dit que l'autre peut aller voir ailleurs sans vraiment le vouloir.

Oui, effectivement…

Où on dit que la fidélité sexuelle n'est pas essentielle, mais où on espère qu'elle le sera…

Dans le cas de The Only One, on est au début d'une relation, pas aussi loin que dans So Hard. Les sentiments pour l'autre ne sont pas érodés et sont encore très purs; la relation y est presque idéalisée. C'est une chanson très douce, sans être mélancolique.

La mélancolie est souvent présente dans le texte ou le refrain de vos chansons. Je pense, entre autres à Being Boring. Je me suis fait dire que cette chanson était inspirée par le souvenir d'un ami d'enfance…

La chanson parle d'un ami qui est mort du sida, un ami avec qui j'ai grandi à Newcastle, avec qui j'ai fait les 400 coups. Le titre et le refrain font directement référence aux invitations que nous envoyions au début des années soixante-dix pour nos partys. Nous inscrivions sur les cartons : "Nous ne nous ennuyions jamais, parce que nous n'étions jamais ennuyeux". (We Were Never Bored, Because We Were Never Boring). C'était la manière dont nous voulions vivre. Il n'était pas question d'avoir une petite vie rangée et un boulot monotone. Nous voulions accomplir des choses incroyables et vivre pleinement. C'est d'ailleurs ce qu'il a fait jusqu'à sa mort. Il me fallait faire cette chanson. Au moment où je devenais une vedette pop, c'était ma façon, à moi, de lui rendre hommage, d'écrire une élégie en son honneur.

Sur Nightlife, on retrouve d'autres chansons très personnelles?

Bilingual et Behaviour étaient des albums qui parlaient plus directement de ce que je vivais ou avais vécu, tandis que Nighlife est une œuvre qui fait référence à mon imagination plus qu'à ma propre expérience.

Je réécoutais récemment vos précédents albums afin de trouver le moment où votre orientation sexuelle est devenue évidente dans les paroles d'une de vos chansons. Et je me suis arrêté sur Love Comes Quickly, de votre album Please. Voyez-vous cette chanson de cette façon?

Non, pour moi, il s'agit plutôt d'une chanson sur le fait de tomber rapidement en amour, que l'on soit gai ou non. C'est une chanson sur l'amour en général, sans connotation hétérosexuelle ni homosexuelle.

Alors, quelle chanson serait pour vous la première à exprimer vos sentiments pour un autre homme?

Comme ça, je dirais Later Tonight (sur l'album Please). Il y est question d'un homme qui aime un gars qu'il croit inaccessible… Mais je crois que les hétéros peuvent également, dans une certaine mesure, se projeter dans une telle chanson.

Vous avez souvent dit que plusieurs de vos chansons peuvent être interprétées aussi bien comme gaies que comme hétéros…

Je crois que toutes les chanson d'amour peuvent normalement s’adresser tant aux hétérosexuels qu’aux gais…

Pas lorsque l'on nomme quelqu'un ou lorsque que le sexe de la personne est identifié par des pronoms comme "elle" ou "il"…

C'est vrai. C'est sans doute pourquoi je ne le fais pas souvent et ce, de manière à ce que la chanson puisse toucher plus de monde.

Avez-vous l'impression d'avoir eu à faire des concessions durant votre carrière pour que les chansons ne soient pas trop gaies?

Je n'ai jamais senti de pression de la part des maisons de disques. S'il y a eu censure, c'est de l'auto-censure et c’est inconscient. Je suis très pudique, voilà tout…

Quelques-uns de vos vidéoclips sont très homoérotiques, comme Being Boring…

La seule scène vraiment homoérotique dans Being Boring est celle de l'homme avec le chien près de la piscine.

Mais toutes les séquences où l'on voit des hommes dans ce vidéoclip ont une tension homoérotique, sans doute pas étrangère au regard que porte Bruce Weber, le réalisateur du vidéo, sur les hommes qu'il filme.

Effectivement... Le vidéoclip de Domino Dancing a lui aussi un aspect homoérotique évident dans l'affrontement des deux gars, lorsqu'ils luttent sur la plage. Quand on a fait le vidéoclip, notre idée était d'y mettre quelque chose pour tout le monde : une belle fille et de beaux gars, en évoquant pas uniquement une chicane de deux gars amoureux d’une même fille, mais également une tension érotique entre les deux gars.

Choisissez-vous vous-mêmes les réalisateurs pour vos vidéos?

Oui, nous effectuons toujours le choix des réalisateurs et nous nous impliquons dans le concept. Dans le cas de Domino Dancing, le réalisateur, Eric Watson, nous connaissait déjà très bien. Nous avions travaillé avec lui pour Opportunities, West End Girls, Suburbia et plusieurs autres.

Vous avez également travaillé avec le réalisateur Derek Jarman…

Il a réalisé les vidéoclips de Rent et de It's A Sin. Il a également conçu notre tournée mondiale il y a dix ans, pour laquelle il avait tourné plusieurs petits films qui étaient rétroprojetés sur des écrans. C'était réellement un plaisir de travailler avec lui. Et à au moins deux reprises, nous avons d'ailleurs donné un spectacle dans le cadre de la sortie d'un de ses films, entre autres pour Edward II.

Avec It's A Sin, vouliez-vous faire une chanson morale ou cynique par rapport à une éducation très religieuse?

It's a Sin se voulait une farce. Ça ne se voulait pas du tout moral. C'est pourquoi j'ai trouvé curieux que le journal de l'Armée du Salut en Angleterre, War Cry, fasse avec nous la couverture après la sortie de ce simple. Ce qui arrive souvent avec la musique pop, c'est qu'elle peut être interprétée de bien des manières, véhiculer différents sens. Ceci dit, l'idée était de produire une chanson amusante, voire humoristique, sur le sentiment de culpabilité catholique.

Nighlife on Tour n'est pas un spectacle théâtral comme l'étaient nos précédents spectacles…

Celui-ci a été conçu par Zaha Hadid, une architecte de renommée mondiale qui est considérée par plusieurs comme très radicale.

Dans sa simplicité et son minimalisme...

Son travail n'est pas vraiment minimaliste. On le qualifie plutôt de déconstructiviste, je crois. Ses plus récents travaux, les édifices qu'elle a signés, sont d'ailleurs considérés comme de véritables œuvres d'art. C'est très futuriste. Lascène entière est une structure modulaire qui se transforme constamment au cours du spectacle. Et les éclairages qui traversent cette structure lui donnent un aspect qui change continuellement, quasi flexible.