Le dépassement par le sexe

Pascal Marty

Denis-Daniel Boullé
Commentaires
Entre la fin d'une relation et le début d'une autre, Pascal Marty a tenu un journal de ses aventures sexuelles intitulé Entre Benoit et toi. Chroniques de cul pour ne pas oublier les dépassements et les débordements d'un soir ou d'une nuit, Pascal Marty, avec franchise, écrit tout haut ce que d'autres font tout bas. Envoûtant, irritant, tendre, odieux, le jeune auteur dont c'est le premier livre se raconte sans fard mais avec beaucoup... de lubrifiant. Une plongée aigre-douce dans une quête qui apparaîtra pour certains comme une perdition et pour d'autres comme une aventure à la recherche de soi et de l'autre. Lors de son court passage à Montréal, Pascal Marty a rendu visite à Fugues. Pas de message mais un franc- parler bien loin du politiquement correct. Est-ce que toutes les histoires de cul d'Entre Benoît et toi sont autobiographiques?

En France, je n'ai jamais voulu répondre à cette question, préférant laisser un doute. Mais tout est vrai dans ces textes. Des amis ont ainsi découvert que j'avais pu me piquer. Pour le reste, ils savaient déjà tout. Je n'ai rien inventé, ce n'était pas mon objectif. Guillaume Dustan, le directeur de la collection chez Balland, m'a demandé si je voulais prendre un pseudonyme et je lui ai dit non. Nous sommes que deux auteurs, Érik Rémès et moi-même, à publier sous notre vrai nom dans la collection Rayon.

Dans la plupart des nouvelles, tu n'utilises pas de condom. Est-ce un choix de ne pas se protéger ou simplement le fait de ne pas y penser.

Ce n'est pas un choix. Il y a des fois où nous prenions des capotes, et d'autres non. La culpabilité vient le lendemain, jamais sur le moment. Beaucoup de gars oublient de porter des capotes, mais ils ne s'en vantent pas. Depuis le sida, les gais ont baisé avec des capotes, se sont lubrifié le cul à l'eau bénite et puis ont réalisé que ça ne marchait pas à tous les coups, qu'il y avait encore des risques. Alors, je pense qu'ils continuent à se protéger mais qu'ils en ont marre de le faire obligatoirement. Et on préfère de ne pas savoir si l'autre est séronégatif ou non. D'ailleurs, la nouvelle que je préfère dans mon livre, c'est celle où je suis confronté à un petit mec séropo, et je ne sais comment m'en dépêtrer. Je ne me posais pas la question dans les autres relations. En fait, je ne voulais pas savoir si les mecs avec qui je baisais étaient séropos ou non. Mais, je sais que cet aspect-là va choquer beaucoup de lecteurs. C'est pourtant la réalité.

Dans la collection Rayon, il y a plusieurs auteurs qui nous publient les recensions de leurs nombreuses baises. Guillaume Dustan, Érik Rémès, Pascal Orant ont pratiqué cet exercice au "Je". N'est-ce pas un peu lassant, ces introspections livrées ainsi aux lecteurs?

Même en France, il y a une critique contre cette écriture au "Je", mais je crois qu'au contraire, c'est courageux. J'ai utilisé le "Je" parce que c'est plus facile à écrire. Il n'y a pas de paravent, on s'implique davantage et tout de suite. Ça ne m'intéressait pas d'écrire des choses comme un simple spectateur, surtout dans des textes érotiques. Et c'est plus courageux que d'être un auteur frustré qui écrit dans sa cuisine des trucs dégueulasses qu'il n'a jamais vécus.

Mais entre quelques histoires griffonnées dans un tiroir et voir l'intimité de ta sexualité et celle des autres exposées dans un livre, il y a une grande différence...

Je me suis posé la question lorsque j'ai eu le premier exemplaire entre les mains. J'ai réalisé à ce moment-là ce que j'avais vraiment écrit. Lorsque que je l'ai relu, je me suis rendu compte qu'il y a des passages qui sont durs à lire, que je n'aurais pas dû en écrire certains ou les écrire différement. À ce moment-là, j'aurais compris que les gens me jettent des pierres. Mais, c'est une impression qui n'a pas duré longtemps. Même ceux qui se sont reconnus dans le texte ont été parfois étonnés, mais en tout cas, pas assez pour m'en vouloir ou me jeter des pierres (rires !).

Ton livre s'adresse à un public limité. Est-ce qu'il y a eu une bonne couverture de presse?

Pas vraiment. C'est très difficile d'intéresser les médias. Les Éditions Balland ne mettent pas tous leurs efforts sur cette collection, mais sur celles qui touchent un plus grand public. Il faut que l'auteur devienne son propre attaché de presse et mette la pression sur les journalistes. J'ai moi-même passé du temps à appeler les critiques, pour savoir s’ils avaient reçu le livre, s’ils l'avaient lu, s’ils allaient en parler. Et c'est pire du côté de la presse gaie française, qui préfère parler de conneries que des romans qui pourraient intéresser leurs lecteurs. En plus, il faut compter avec les querelles de clocher entre les stars gaies françaises. On sait que Guillaume Dustan n'est pas aimé par Têtu. Aucune chance que l'on parle alors de mon livre parce que j'écris que je baise sans capote et que cela ne correspond pas avec l'esprit de Têtu. Cette attitude du milieu intellectuel gai parisien a sûrement été une des raisons qui ont dû pousser Guillaume Dustan a laisser tomber le mot "gay" dans le titre de la collection. Il n'a eu aucune reconnaissance de la part de la communauté.

Toi-même, tu es très dur face au milieu gai parisien. Tu démontres une fascination, mais qui n'est jamais loin de la répulsion.

C'est vrai, mais je ne suis pas différent des gais parisiens. Je n'aime pas la pouffiasserie ambiante. Tout le monde se prend trop au sérieux. Si t'es vieux et un peu moche, t'es viré. Si t'es jeune et très beau, tout le monde va baver sur toi, et ça va te faire chier que tout le monde te regarde. Et tu rentreras chez toi tout seul comme un con. Il y a beaucoup de choses que je déteste. Ça me fait chier qu'il y ait 200 000 personnes à la Gay Pride et qu'il n’y en ait que 1 000 pour défendre un projet de loi qui nous touche et qui peut avoir un impact direct sur notre communauté. Ça m'a fait chier que tout le monde se batte pour le Pacs, qui est complètement bidon, alors qu'à l'origine, il y avait un projet très fort et que personne ne s'est battu pour lui. Avec le Pacs, ta grand-mère peut se pacser avec le facteur, le gérant de bar avec son chien. N'importe quoi, en somme. Cependant, quand j'écris, je n'ai pas envie d'envoyer un message ou de démontrer quoi que ce soit. Je ne suis pas un militant. J'ai essayé deux fois de m'impliquer, mais ça m'a fait chier parce que l'on passait beaucoup plus temps à se prendre la tête dans les réunions plutôt qu'à agir. Je n'ai aucune prétention quand j'écris, ni mea culpa, ni exemple. Je n'ai pas envie d'être enfermé et surtout pas envie que l'on m'enferme. Mais, quand je dis ou j'écris "ces cons de pédés", c'est un peu moi, parce qu'après tout, j'en fais partie.

Mais, ce milieu que tu fréquentes n'est pas représentatif de tous les gais en France?

Effectivement, ça ne représente pas la majorité des gais, heureusement. Mon ami et moi, nous sommes les seuls à faire une gay pride tous les jours, parce qu'on fait tous les bars (rires). Il y a des gars qui ne fréquentent que les mêmes places et détestent ceux qui fréquentent d'autres bars. Ils forment des sous-groupes, des verrues, comme je les appelle. C'est chiant, c'est le milieu tapettes parisiennes. Nous, on fait tous les bars, du moment que la musique est bonne, que la bière est bonne, le reste, on s'en fout. Ce n'est pas une question de pédés, mais une question de mentalité parisienne. Quand on sort de Paris, c'est tout à fait différent.

Est-ce que tu vas continuer à exploiter la veine des histoires de cul ou as-tu des projets d'écriture différents?

La suite d'Entre Benoît et toi sera autobiographique et je parlerai de ma relation actuelle avec Christophe, qui est le "toi" dans le titre de mon premier roman. Il y a aussi un autre livre en préparation où je vais déverser la haine que j'ai contre des gens ou des choses mais en utilisant un autre personnage que moi. Je vais en fait laisser parler celui qui est en moi, qui est toujours énervé, qui n'est jamais content (rires).

Entre Benoît et toi de Pascal Marty, Collection le Rayon, Balland, Paris 1999.