Farouchement gai

Laurent Gagliardi

Denis-Daniel Boullé
Commentaires
L'homme est moins connu que son film Quand l'amour est gai, sorti en 1994. Premier documentaire gai en français produit par l'Office national du film (ONF), il a connu un grand succès aussi bien au Canada qu'en Europe. Avec la complicité du même producteur, Éric Michel, Laurent Gagliardi reprend la caméra pour revisiter cinquante ans de lutte pour la reconnaissance des droits des gais et tenter de définir ce qu'être militant veut dire aujourd'hui. Tourner des documentaires à thématique gaie relève, pour Laurent Gagliardi, davantage d'une nécessité que d'un simple choix. Nécessité de parler des réalités gaies, de percer la surface sensationnaliste et réductrice de la représentation de nos communautés donnée par les médias généralistes. Laurent Gagliardi s'inscrit dans une tradition de cinéma engagé et militant pour éviter la banalisation et l'assimilation ambiante. Comment conçois-tu ton rôle de réalisateur gai ?

Je crois que comme réalisateur gai, je veux faire un cinéma qui corresponde à l'imaginaire gai, tourné par des gais et, parce que ce sont des documentaires, c'est un cinéma qui doit donner la parole aux gais et s'inscrire dans un mouvement de libération des droits sexuels et politiques des gais. C'est un désir que l'on voit apparaître au début même de la libération homosexuelle. De plus, je serais incapable, à cinquante ans, de réaliser des films autres que sur des sujets gais. Pour moi, le documentaire est lié à ma propre vie, qui est à cent pour cent gaie. Mes films sont d'une certaine façon le reflet de ma propre vie. Je n'ai aucune envie de faire un documentaire qui traiterait de la vie de Jean Drapeau par exemple, parce que je me torche royalement de la vie de Jean Drapeau. Et puis, je serais absolument malheureux de traiter de sujets qui soient éloignés de ma sensibilité ou de ma réalité. Comme je suis farouchement gai, je ne peux faire qu'autrement que de réaliser des films à thématique gaie.

Quand tu vois d'autres documentaires faits par des réalisateurs gais, est-ce que tu perçois ce même engagement ?

Pas toujours, même si pour moi, à partir du moment où le réalisateur est gai et traite d'une thématique gaie, le documentaire relève du militantisme par défaut. Certains réalisateurs en sont conscients, d'autres pas. Quand je tournais Quand l'amour est gai, j'ai découvert que je ne pouvais être que militant. Le documentaire qui parle de l'imaginaire gai ne peut que donner une vision militante sur nos réalités, nos désirs, parce qu'elle remet en cause inévitablement les idées reçues, les valeurs établies.

Mais tu pourrais le faire par le biais de la fiction...

C'est vrai. Par exemple, il n'y a que la fiction qui communique le mieux le coming out. Seule la fiction pourra vraiment montrer la difficulté, puis la libération que peut représenter la sortie du placard. Mais vendre l'idée d'une fiction gaie à des producteurs demande une énergie énorme et l'idée est inévitablement soumise à des mécanismes hétérocrates ou administratifs qui soit la refuseront, soit la modifieront pour qu'elle corresponde au goût du plus grand nombre. Je n'ai pas l'énergie suffisante pour investir dix ans d'effort afin de réaliser un film de fiction.

Le documentaire est lui aussi soumis à un contrôle des producteurs, d'autant plus que le film a de fortes chances d'être diffusé par des chaînes de télévision, ce qui n'est pas toujours le cas pour les fictions...

La télévision donne des limites, mais ce qui reste pour moi le plus important, c'est que la parole, à travers le documentaire, soit donnée à des gais et que cette parole soit reçue par le plus grand nombre de gais possible. Avec un documentaire, on va toucher, via la télévision, un public plus large et surtout des gais. Il vaut mieux que le documentaire passe deux à trois fois à la télévision et atteigne deux millions de spectateurs, alors que souvent, les fictions n'ont que le circuit des festivals comme seul diffuseur. De plus, l'ONF a son propre réseau de distribution qui garantit une large diffusion. Avec la télé, grâce aux nombreuses émissions gaies, ou comme en Angleterre, grâce à la chaîne gaie, on est sûr d'être diffusé. Par exemple, Quand l'amour est gai a été diffusé de nombreuses fois en France, sur le câble. Parfois, il était retiré de la programmation lorsqu'il passait l'après-midi, suite à des protestations de parents, mais en fin de soirée, on le diffusait sans problème.

Ce qui prouve qu'il y a aussi une censure qui s'opère de la part des diffuseurs ou même des producteurs dans la réalisation d'un documentaire.

C'est sûr qu'il est impossible de montrer une scène d'enculage à la télévision. Si je veux le faire, je tourne un film porno et traduis ainsi mes propres désirs sexuels, mais celui-ci va rejoindre le public des films pornos, un public limité.

Cependant, dans Quand l'amour est gai, et parce que c'est une composante essentielle de nos réalités gaies, tu n'évacues pas pour autant la sexualité.

Il y a les scènes où deux gars font l'amour, le peintre Ghislain Biron, dont l'oeuvre tourne autour de l'érotisme, et le sauna. Dans le prochain film, provisoirement appelé Une histoire nommée Désir, la dimension sexuelle apparaîtra par la beauté qui se cache derrière nos pratiques sexuelles et les interdits dont elles ont fait l'objet à travers l'histoire. Il faut en parler dans la mesure où la sexualité gaie est toujours menacée, ou encore frappée d'interdit, comme la sodomie dans certains états ou pays. C'est peut-être pour cela que l'on voit l'explosion des sous-groupes sexuels se constituer pour mieux résister: groupes cuirs, bears, SM, réseaux de partis privés...

Au plus fort de cette tragédie pour notre communauté, le sida a souvent été prétexte...

Le sida a été un prétexte. Avec le sida, les pratiques sexuelles gaies posaient un problème de contamination. La droite néo-conservatrice américaine, soutenue aussi par de nombreux gais, en a profité pour fermer les saunas, les back-rooms, les peep-shows. Il a été prouvé que ce n'était pas le meilleur moyen pour enrayer la propagation du virus, et pas forcément le bon moyen de convaincre les gais d'utiliser les préservatifs. La fermeture de lieux de rencontres sexuelles n'a jamais empêché les gens de baiser. Au contraire, il fallait profiter de ces lieux pour donner de l'information et faire de la prévention. La majorité hétérosexuelle n'a jamais été à l'aise avec la sexualité et elle a toujours voulu la codifier, la normaliser. On le voit de nouveau avec la campagne de propreté, au nom de la moralité, du maire de New York qui frappe de nouveau de nombreux lieux gais.

Pourtant, les médias, le cinéma, la télévision montrent de plus en plus de gais.

Il y a une plus grande visibilité des gais, mais je dirais des gais accessoires. Le gai représenté est le produit d'une vision hétérocrate bien pensante qui ne propose qu'une imagerie stéréotypée du gai. On nous montre le gai tel que l'hétérocratie voudrait qu'il soit. On ne montre pas le gai dans toute sa complexité, dans son désir profond, dans son aspect que je qualifierais d'hors-la-loi. Le gai, pour moi, conteste toujours la normalité sexuelle, le désir codifié bourgeois.

D'où la nécessité, pour toi, d'un autre cinéma, militant, engagé?

Bien sûr, et pour plusieurs raisons. D'une part, parce que les acquis sont encore extrêmement fragiles: on le voit aux États-Unis, où le Maine a aboli une loi protégeant les gais de la discrimination. D'autre part, il y a une tentation forte de l'hétérocratie d'assimiler et d'anéantir notre culture, notre sensibilité, nos pratiques sexuelles en imposant ses normes. Ce qui fait problème encore aujourd'hui, ce n'est pas d'être gai, mais d'en parler et d'occuper du terrain. Beaucoup d'hétéros pensent déjà que l'on parle beaucoup trop de nous et que nous prenons trop de place. Le fait gai oblige les hétéros à se poser des questions sur les valeurs établies, qu'elles soient politiques, sociales, familiales, professionnelles. Mais la réalité est bien différente. Nous sommes évoqués en filigrane une fois par année, au moment de la semaine de la fierté gaie. Le reste du temps, excepté dans les médias gais, nous sommes totalement absents. Et nous passons la plus grande partie de notre temps dans un univers où il est difficile de s'identifier, de se reconnaître, sinon de façon anecdotique, entre parenthèses. Et beaucoup de gais n'en sont même pas conscients, ne se posent même pas la question de savoir ce qui renvoie directement ou non à son imaginaire, à son identité. On revient toujours à cette différence entre les gais conscients et les homosexuels qui se limitent à la seule pratique sexuelle ou à des lieux gais comme le Village. Être un gai conscient, c'est comprendre qu'on ne peut pas vivre selon le modèle hétérocrate car ce dernier ne fonctionne pas si bien. Mais ce modèle est encore bien plus assis, organisé, partagé et soutenu qu'on veut bien nous le faire croire. Il suffit d'être entouré d'hétérosexuels pour se rendre compte à quel point nous dérangeons si nous parlons de nos vies, de notre intimité.

Le constat que tu fais est un tantinet négatif. Est-ce la raison pour laquelle tu veux faire un bilan, dans ton prochain film, de cinquante années de lutte.

Je souhaite voir ce qu'il est advenu de nos droits, de la sexualité et du politique à travers des gens qui ont milité, qui sont des historiens et qui ont publié. Ils ont fait une espèce de "triangularité rose totale", acteurs passionnés de l'histoire gaie et qui ont diffusé cette histoire. Ils ont intrinsèquement lié leur combat politique, intellectuel et politique. Et c'est aussi une parole de gais qui part à la redécouverte de notre histoire encore trop peu étudiée.