La Suisse rose vue par un de ses écrivains

Guy Poitry

Denis-Daniel Boullé
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Guy Poitry est un universitaire spécialisé dans la littérature du dix-huitième siècle. S'il passe le plus clair de son temps dans les livres, il est attentif aussi aux changements de notre monde, perpétuant ainsi une tradition qui tend à s'effacer aujourd'hui, celle de l'intellectuel engagé. La Suisse face à l'Europe le concerne, la situation des immigrés, les droits des gais et des lesbiennes, sans oublier la littérature, sont autant de sujets sur lesquels l'auteur de Jorge est intarissable. Vu du Québec, la Suisse est synonyme de montagnes, de banques aux comptes anonymes, sans oublier l'horlogerie et les chocolats. Après tout, ce petit pays bizarre où se côtoient quatre langues officielles, avec ses parlements cantonaux, ses référendums quasi-hebdomadaires, tient mordicus à ses spécificités. Isolée au sein de la grande Europe, la Suisse entretient, selon Guy Poitry, une relation particulière avec les gais et les lesbiennes qui n'a aucun équivalent dans d'autres pays. Nous l'avons rencontré.  Est-ce que l'on n'a pas, en tant que Suisse et gai, la tentation d'aller voir ailleurs?

Je ne vois pas pourquoi. Il y a des villes, même petites, où la vie gaie est présente, sans parler de plus grands centres comme Zurich ou Bâle. Et puis même si on habite un village de montagnes, on peut se déplacer facilement en voiture ou par le train; c'est l'avantage d'un petit pays.

 Comment les Suisses perçoivent la présence de plus en plus grande des gais et des lesbiennes dans la vie sociale? 

Disons que l'on n'en parle pas beaucoup. Pour les Suisses, l'homosexualité est avant tout une affaire de vie privée, et si cela ne pose aucun problème, pourquoi alors en parler? Par exemple, cet été, je vivais une peine de coeur. J'ai pu en parler librement dans mon entourage, mais comme de n'importe quelle relation de couple qui traverserait une crise. Dans des discussions où je mets l'accent sur la spécificité homosexuelle, on me répond le plus souvent que c'est la même chose chez les hétérosexuels. Disons que l'homosexualité n'est plus ressentie comme un problème, ce qui n'était pas le cas il y a vingt ans. Je pense que la prise de conscience est fortement liée au sida. La Suisse a toujours eu une politique hygiéniste et avec l'apparition du sida, le gouvernement a considéré que c'était un problème de santé qui concernait toute la population. Il fallait avant tout éviter l'épidémie. On a alors vu des campagnes d'information et de prévention d'une clarté qui n'a jamais été égalée, même en France, par exemple. On montrait à la télévision comment mettre un préservatif: ce n'était pas sur un sexe en érection, mais sur une banane. Tous les ménages suisses ont su comment utiliser un préservatif. On a même touché des catégories particulières de population avec, par exemple, des brochures pour les sado-masos. Il n'y avait aucune hypocrisie; tout le monde se sentait concerné.

 Aucune hypocrisie autour du sida, mais de là à parler des gais et des lesbiennes, il y a une marge. Non?  

C'est-à-dire que l'homosexualité est considérée comme une facette de l'existence de la personne qui concerne essentiellement la chambre à coucher, ses plaisirs. Il n'y a pas une volonté non plus de se fondre dans le décor hétérosexuel, mais il n'y a pas non plus le sentiment de se sentir différent des autres membres de la société. Je pense que si l'on se regroupe, c'est par protection. Il n'y a pas lieu d'appartenir à une communauté parce qu'il n'y a rien en face qui marginalise, comme c'est le cas en Amérique du Nord, où il y a des mouvements religieux extrêmement anti-gais. Ce n'est pas le cas en Suisse.

 Est-ce cette grande tolérance qui expliquerait qu'il n'y ait pas dans les villes suisses de quartier gai, comme en Amérique du Nord ?  

À Zurich, il y a, un peu comme à Montréal, une rue où se trouvent les commerces gais. Dans les autres villes, les lieux sont disséminés dans plusieurs quartiers. De plus, les boîtes gaies sont immédiatement fréquentées par les hétéros et notamment par les jeunes. Seules quelques boîtes lesbiennes sont fermées aux hommes et aux femmes hétérosexuelles. Les hétéros vont dans les boîtes gaies non par voyeurisme mais parce qu'elles sont plus sympathiques. Cela accroît d'une certaine façon la visibilité des gais. Il n'y a pas la volonté de s'approprier des espaces gais réservés.

 Si les gais se diluent dans la société suisse, est-ce que tu ferais le même constat pour les groupes communautaires?  

D'une certaine façon aussi, même si ce sont des groupes gais qui ont soulevé la question de la reconnaissance des unions de même sexe. En Suisse, il y deux niveaux de gouvernement, le cantonal et le fédéral. Chacun des vingt-trois cantons possède son propre parlement et sa propre constitution. Le parlement de Genève a déposé un projet qui demande les mêmes droits pour les couples gais que pour les couples hétéros en ce qui concerne la succession, l'occupation d'un logement. Ce projet de loi a été déposé par quatre députés appartenant à quatre partis différents. Il n'y a pas de clivage comme en France entre la gauche et la droite sur cette question. On voit
donc une tentative de réunir tous les partis, indépendamment de leurs options politiques. En ce qui a trait au Fédéral, il y a un projet de loi qui est discuté au Parlement. Contrairement à ce qui s'est passé en France, ce projet devra être soumis à la population lors d'un référendum. C'est un projet de partenariat qui ne concerne pas seulement les couples gais, mais deux personnes qui vivent ensemble, sans que la sphère sexuelle n'apparaisse.
Bien évidemment, dans ce projet, il n'est pas question de l'adoption. Ce sont les groupes gais eux-mêmes qui n'ont pas voulu inclure l'adoption dans le projet.

 Cela ne provoque aucun tollé de protestation?  

Non, mais c'est un peu la particularité de la Suisse. D'un côté, il y a le silence, puis, comme maintenant avec la reconnaissance des couples gais, il y a un sujet qu'on ne peut plus éviter et la population va calmement en débattre. Comme ce fut le cas quand un pasteur a décidé de marier deux gais. Les pasteurs sont élus par leur paroisse, et peuvent donc être révoqués. Le pasteur de Berne qui a fait ce mariage a dû en rendre compte à sa paroisse qui l'a soutenu majoritairement. Cela a fait la une des journaux, on a demandé à l'église de se prononcer sur la question, et cela a aussi créé un débat de société. Je pense que ce sont des événements comme ceux-là qui font bouger les choses.

 Comment expliques-tu cette tolérance spécifique de la Suisse face aux minorités sexuelles?  

Je pense que c'est lié à l'histoire même du pays, qui s'est constitué à partir d'une diversité et d'une hétérogénéité fondamentale. Il y a quatre langues officielles, deux religions qui se partagent presque également l'ensemble de la population. On a toujours évité les sujets de friction et témoigné beaucoup de respect aux autres parce que l'on doit vivre ensemble sur un petit territoire. Vis-à-vis de l'homosexualité, on a à peu près la même réaction que devant la diversité linguistique ou religieuse. On essaie de ne pas trop marquer les différences tout en les respectant et les reconnaissant.