Faire sa sortie à Hollywood

Ian McKellen

Yves Lafontaine
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Il a tout joué, de Roméo à Hitler. Fondateur de Stonewall, un organisme luttant pour les droits des gais anglais, et activiste infatigable mettant sur pied des levées de fonds pour la recherche sur le sida, il a surpris la Grande-Bretagne, en 1989, en faisant sa sortie au cours d'une entrevue à la BBC dans laquelle il dénonçait l'article 28 de la loi thatchérienne qui interdisait "la promotion de l'homosexualité" et invalidait en totalité autant les droits civiques municipaux que les efforts d'éducation pour enrayer l'épidémie du sida. Loin de subir un désaveu, il a été récompensé en étant fait Chevalier commandeur de l'Empire par la Reine Élisabeth II, lors des célébrations du nouvel An en 1991. Et aujourd'hui, plus que jamais, Ian McKellen est une star. Les délirantes critiques pour sa performance dans Gods & Monsters lui ont valu une consécration attendue, qui le mène enfin aux côtés de ses confrères britanniques Anthony Hopkins, Albert Finney et Judi Dench. Nous l'avons contacté par téléphone récemment pour comprendre ce qui fait courir ce gentilhomme.
Après avoir incarné Arthur Dussander, un ancien officier nazi qui subit le chantage d'un jeune voisin (interprété par Brad Renfro) dans Apt Pupil, de Bryan Singer, il prenait, dans Gods & Monsters (de Bill Condon), les traits de James Whale, le légendaire réalisateur de films tels que Frankenstein et Bride of Frankenstein, un gai affranchi bien avant que ce ne soit la mode. Cependant, McKellen hésite quand on lui demande s'il s'identifie à ce dernier personnage.

"Un acteur gai exsiste-t-il? Je suis un acteur qui est gai. Je suis un homme gai qui est un acteur. Choisissez. Devrais-je refuser de jouer Macbeth ou Prospero ou Richard III? Non. Je contribue à l'oeuvre, au monde tel que je le perçois, c'est-à-dire à travers une vision gaie. Mais je ne veux pas, ni dans ma vie ni dans mon travail, me couper de l'hétérosexualité. Vous savez, l'hétérosexualité est un phénomène fascinant (rires)."

Comme le mal dépeint dans Apt Pupil ou l'excentricité de son personnage de James Whale? "Je ne crois pas que le mal existe en soi, répond McKellen. Ce qui unit Iago et Macbeth, Hitler et Dussander, c'est leur capacité à commettre des atrocités. Pourtant, ils sont tous fragiles et humains comme n'importe qui. Quand vous avez en toile de fond la normalité, comme dans les banlieues californiennes lors du tournage de Apt Pupil, une conduite perturbée pertube davantage." Bien que Gods & Monsters possède aussi ses éléments déstabilisateurs, en particulier le suicide de Whale dans sa piscine, McKellen ressent un réel attachement pour cet homme. Familier de Frankenstein, de L'homme invisible et du livre de Christopher Bram, Father of Frankenstein, sur lequel est basé

le scénario du film, McKellen avoue néanmoins son étonnement face à certaines coincidences. "J'ai écouté Paul Robeson chanter Old Man River (dans la version filmée de Showboat) des douzaines de fois, mais je ne savais pas qu'il était dirigé par James Whale. Il existe tant de liens qui tissent ma propre existence. Whale vient plus ou moins du même milieu social que moi et de la même région d'Angleterre. Je n'ai pas été dans les forces armées comme lui, mais il était un acteur avant de quitter l'Angleterre. Il exerçait également les métiers de décorateur de théâtre et de metteur en scène. Je sais également ce que signifie être un acteur anglais à Hollywood, comme je connaissais les implications d'y vivre ouvertement son homosexualité tout en y travaillant!"

Ayant déjà interprété le rôle d'un homme qui meurt du sida dans la version filmée du livre de Randy Shilts And the Band Played On, McKellen ne voudrait pas que l'histoire de Whale soit vue par certains comme une métaphore liée au suicide des sidéens. "La vraie question est la suivante: la vie vaut-elle d'être vécue quand vous ne pouvez plus faire les choses que vous aimez, comme vivre en société, lire, écrire, créer? Il y a évidemment un certain parallèle à établir avec les conséquences du sida. Cependant, Whale était très riche et pouvait, à l'époque (les années 50), s'offrir les soins que nécessitait sa condition. La société ne l'attaquait pas en tant que gai. La situation du sida, même quand on a accès aux médicaments, qu'on reçoit les bons soins et qu'on peut se vous les payez, est tout à fait différente."

McKellen donne quelques conseils fort pertinents aux jeunes acteurs cherchant la même liberté professionnelle et personnelle qu'il a acquise au fil des années. "Je crois que la sortie du placard de Anne Heche fut des plus intéressantes pour l'industrie cinématographique. Cela prouve aux Majors la maturité du public, qu'il va voir les films pour ce qu'ils sont et qui accepte les choix personnels de ses idoles. J'espère seulement que ce geste influencera peu à peu les jeunes acteurs qui seraient tentés de n'écouter que les conseils intéressés et égoïtes des gérants, publicitaires et agents. Ne les croyez pas!", crie-t-il au téléphone. "Il n'y a pas de carrière qui vaille le sacrifice de sa propre existence." McKellen n'émet aucun doute à ce sujet.

Son premier rôle gai fut l'acerbe Max, lors de la création de la pièce sur les camps de concentration de Martin Sherman, Bent. Cela se passait en 1979, et McKellen était toujours "dans le placard". Le premier rôle qu'il a interprété après sa sortie fut John Profumo, un ministre déchu, dans le film Scandal. Pour démentir le cliché voulant qu'un gai soit incapable de jouer un tel personnage, je me suis tranformé en "hétérosexuel enragé", se rappelle-t-il en riant.

À titre de personnage public, McKellen a été plus que franc sur sa vie privée, au moment opportun. Il a vécu avec son premier amant, Brian Taylor, un instituteur, pendant huit ans dans un appartement de Kensington. Après avoir remporté le trophée Amadeus, McKellen a acheté une maison dans le quartier londonien de Docklands, où il a vécu en compagnie de Sean Mathias, de 1980 à 1988, et où il habite toujours. McKellen accepte de travailler avec Mathias (qui a mis en scène la version filmée de Bent en 1997) et ce, malgré leur rupture. "Sean et moi avons vécu heureux pendant neuf ans, raconte McKellen, et il est un des metteurs en scène, parmi ceux avec lesquels j'ai travaillé, de qui j'ai le plus appris. Aussi, est-il très important que notre amitié perdure." Par contre, il demeure muet sur son amant actuel: "Quand il s'agit d'une personne privée, c'est une autre affaire."

McKellen jure que le fait d'avoir été décoré par la reine n'a pas autant changé sa vie que sa sortie. " Ma sortie, comme celle des autres personnalités publiques au demeurant, était une aventure où la plupart des gais n'ont pas à s'engager, parce que moi, je dois affronter les médias. Par ailleurs, mes cartes de visite se limitent encore à mon nom, sans le titre." Et il ajoute, non sans esprit: "Un titre de chevalier ne change pas autant qu'il confirme ce que l'on est. Il signifie que Ian McKellen a accompli son devoir dans le domaine des arts d'interprétation, souvent subventionnés par l'État, et qu'il est un fonctionnaire au service de la nation, et nous, la nation, lui accordons cet honneur." McKellen est d'ailleurs ravi de partager cet honneur avec Lawrence Olivier et John Gielgud, qu'il admire depuis longtemps. "Le bon côté de la chevalerie est qu'elle reconnaît un large éventail de gens. Tout le monde peut en être digne : un politicien, un instituteur ou un peintre."

L'allégresse de McKellen transparaît davantage depuis qu'il peut jouer des personnages substantiels, qu'il espérait depuis longtemps. "Mon but était de toujours jouer les rôles les plus inhabituels et ceux qui exigeaient de relever les plus grands défis possibles, afin d'en tirer le plus de plaisir. Seulement de pouvoir choisir de travailler avec les meilleurs revêt une grande importance pour moi. Maintenant, je reçois les meilleurs scénarios, ce qui n'était jamais arrivé auparavant, et j'en suis très heureux."