Jean-Paul & Jorge

Un amour sans frontières

Denis-Daniel Boullé
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Tout a commencé simplement. Jean-Paul était à Lima pour son travail comme animateur pour Développement et Paix. Il avait entendu parlé d'une association gaie, une des toutes premières en Amérique du Sud, le Mhol (Mouvement homosexuel de Lima). Il assiste à un atelier de ce tout jeune organisme, animé par Jorge. Ce dernier, qui parle français, devient le guide de Jean-Paul à Lima. Un guide attentif, prévenant. Mais, là où l'amour surgit commencent les difficultés. Nous sommes en juillet 1997. Jean-Paul a un travail qui le retient à Montréal. Jorge, lui, n'a pas fini ses études. Jean-Paul a la fin quarantaine, Jorge n'a pas vingt-cinq ans. "C'est pour cela que ce n'est pas moi qui ai manifesté une ouverture vers Jorge. J'avais conscience de cette différence d'âge", se souvient Jean-Paul. Même si, à la fin de ce séjour, aucun serment n'est échangé, Jean-Paul ira passer les fêtes de fin d'année au Pérou. À ce moment, ils n'ont aucun projet à long terme, préfèrant vivre au jour le jour. "Et pourtant, on s'échangeait des courriels une fois par jour et nous nous parlions au téléphone au moins une fois par semaine", ajoute Jorge.

Plus tard, c'est au tour de Jorge de découvrir Montréal en y atterrissant juste avant que ne commence la semaine de Divers/Cité de 98. Si chacun maintient son désir d'indépendance et de liberté, chaque séparation devient dès lors de plus en plus difficile, séparations que ne peuvent combler les courriels. Jorge reviendra dès décembre de la même année, mais cette fois-ci pour un plus long séjour. "Mais là encore, nous n'avions pas fait le choix de vivre ensemble. C'est au cours de cette période que nous avons commencé à en parler, plus d'un an après notre première rencontre. Nous devions maintenant nous confronter à l'immigration", raconte Jean-Paul. Un processus long, diverses avenues possibles ayant pour résultat le retour de Jorge à Lima, seule façon pour lui d'obtenir sa résidence permanente. Au bout de deux ans de vie commune, ils doivent envisager une séparation de plusieurs mois et se plier aux délais parfois déraisonnables de l'immigration. Depuis le début de leur relation, cette période sera la plus dure à vivre pour l'un et l'autre. "Au moment où j'ai décidé de trouver un moyen pour rester au Québec, nous étions rendus à cette étape où il était clair l'un pour l'autre que nous voulions vivre ensemble, explique Jorge. C'est pourquoi les sept mois d'attente ont été si durs à vivre."
"Même si j'ai pris des vacances pour le rejoindre, ce n'était pas suffisant. Je devenais irascible, irritable. Je croyais que c'était le stress lié au travail, mais c'était lié à la situation de la séparation", confie Jean-Paul. Pour Jorge, sa vie à Lima est entre parenthèses, il se sent coupé de la réalité péruvienne et souffre de solitude. Son seul espoir réside dans l’éventualité où l'Ambassade du Canada lui délivrerait au plus vite sa fiche d'établissement. Enfin muni de toutes les autorisations pour retourner s'installer au Canada, Jorge saute dans un avion. Il atteint Montréal cinq jours plus tard. Ironie du sort, il ne fait pas bon survoler les États-Unis ce jour-là. Nous sommes un 11 septembre. L'escale à Miami s’avère longue.

Même si Jean-Paul connaissait bien l'Amérique latine pour y avoir vécu plusieurs années, il a dû se confronter au caractère liménien. "Ça ressemble beaucoup au caractère d'un Parisien, raconte Jean-Paul avec humour.Ça chiale beaucoup et sur tout." Pour Jorge, l'adaptation a été rapide. Sa maîtrise du français et sa sociabilité lui ont ouvert rapidement les portes. Mais, ce qui fait la force de leur couple tient aussi au partage de mêmes valeurs. Il ne fait aucun doute pour l'un comme pour l'autre que ce qui les a réunis au départ, c'est l'engagement social. Bien sûr, Jean-Paul travaille pour l'aide internationale, mais il est aussi resté très proche du mouvement communautaire gai à Montréal. Pas étonnant qu'il ait été touché par Jorge, jeune Péruvien s'adressant à des gais à Lima...