Herbert List, romantique

Le photographe discret

Denis-Daniel Boullé
Commentaires
Sans l'infatigable travail de son ami et exécuteur testamentaire, Max Scheler, le photographe Herbert List serait inconnu, sauf de quelques privilégiés. Le Musée des Beaux-Arts de Montréal consacre une large rétrospective au photographe allemand, du 23 janvier au 28 avril prochain. À la confluence des grands mouvements picturaux qui ont traversé le siècle dernier, Herbert List ,de par son œuvre, laisse la trace de son époque, en fabuleux témoin, superposant un romantisme et une poésie tout particuliers. À l'image de celui qui voulait publier ses œuvres et dont le rêve n’a jamais abouti de son vivant (excepté Lumière sur Hellas en 1953), Herbert List a traversé son siècle comme un amateur très éclairé, un "flâneur romantique". Élevé dans la plus pure tradition des familles commerçantes aisées d'Hambourg, et ayant reçu une formation classique, Herbert List gardera toute sa vie cette inclination pour les arts. Il découvre aussi, à la fin de l'adolescence, les premiers mouvements homosexuels et commence à fréquenter les artistes du moment et la nouvelle objectivité allemande, laquelle aura surtour marqué ses œuvres de la première époque. Ce n'est que dans les années trente que la photographie devient pour lui le médium privilégié. Même s’il considère la technique comme accessoire, la maîtrise de cette dernière est indissociable de la qualité de sa création puisque tous les tirages sont réalisés par lui. Si ses amis et les jeunes hommes qu'il côtoie sur les plages de la mer Baltique deviennent ses sujets, Herbert List effectue également une recherche plus formelle par des photos d'objets aux formes épurées, aux lignes tendues.

À la même période et au cours de ses nombreux voyages, il découvre Paris et rencontre Cocteau. Sans pour autant adhérer au surréalisme, l'influence de Cocteau se fait sentir dans sa création, qui joue des superpositions d'images, des effets de miroir et de la recherche de l'insolite dans les compositions.
Bien loin de vouloir choquer, le photographe joue sur le décalage, l'incongruité. Tout l'art d'Herbert List tient dans cette capacité qu’il a de capter l'émotion et de subtilement la donner à voir, à ressentir. Émotion qui imprègne la moindre table désertée de ses convives sur une plage d'Italie, émotion encore que ce masque suspendu vers lequel deux ombres (deux spectateurs) lèvent le visage. Les photographies de List sont des invitations à des voyages.

Comme beaucoup de photographes homosexuels de l'époque, Herbert List s'intéressera au corps masculin dénudé. Si le XIXe siècle a vu en peinture, surtout avec le retour du néo-classicisme, le corps de la femme nue glorifiée, Herbert List fait figure de pionnier, comme quelques autres (Horst, Platt Lynes, Man Ray, Voinquel), dans sa recherche de modèles de jeunes hommes. Sa fascination pour l'Antiquité et ses voyages en Italie et en Grèce le poussent à rechercher dans les poses de ses modèles la grâce des représentations de pierre. Les photographies d'hommes de List se distancient du travail du baron Van Glœden.
À l'opposé des "tableaux vivants" du noble allemand, dont le kitsh ne peut que nous faire sourire, List privilégie la simplicité et l'épuration. Réminiscence de tableaux de la Renaissance, évocation des représentations des dieux et héros de la mythologie, le corps masculin dérobé d'Herbert List renvoie à la minéralité des ruines antiques, tout comme il redonnera de l'humanité aux personnages de marbre saisis dans leur pureté polie par le temps. Mais, loin de jouer sur l'image guerrière et virile, List joue sur une double ligne, la pureté et la sensualité, le jeu et la camaraderie plutôt que l'affrontement. Ses photos de Grèce et d'Italie s'inscrivent dans la droite ligne des jeunes hommes jouant sur les plages de la mer du Nord, créant ainsi un effacement entre un temps disparu et un temps présent.

Le corps masculin est un motif central dans l'œuvre d'Herbert List. Tellement central que l'on peut deviner qu'une exposition consacrée seulement au corps masculin pourrait très bien voir le jour.
Herbert List n'a jamais exposé ses photos de son vivant. Il les entreposait sous une armoire, dans ce qu'il appelait son "coffre empoisonné". Comme tant d'autres photographes et peintres de sa génération, List connaissait les tabous entourant la représentation du nu masculin. Il faudra attendre 1988, soit treize ans après sa mort, pour qu'un premier livre (Fils de la lumière) soit publié. Lui qui, à la fin des années trente, a fui l'Allemagne en raison de la persécution que subissaient les homosexuels, a conservé toute sa vie le souci de protéger une partie essentielle de sa vie et de son œuvre. Le coffre a perdu son poison, pour notre plus grand bonheur. Aujourd'hui, les photos d'hommes dénudés d'Herbert List retrouvent une seconde vie et font même l'objet d'un thème de l'exposition que nous propose le Musée des Beaux-Arts de Montréal.

Ce qui est remarquable dans l'œuvre de List, c'est sa capacité à évoluer. Si le formalisme allemand ou le surréalisme continue à marquer son œuvre, celle-ci s'ouvre aussi au changement de techniques. Au début des années cinquante, il se lance dans une série de portraits d'artistes qu'il fréquente, peintres, musiciens, cinéastes, actrices (les portraits d'Ana Magnani et de Melina Mercouri sont d'une saisissante vérité), révélant la complicité qu’il entretient avec ses modèles. C'est aussi à cette époque qu'il rencontre Vitorio De Sica à Rome : celui-ci lui inspire toute une série de photographies de Naples dans le plus pur style néo-réaliste qui naît alors en Italie. Des scènes de la vie quotidienne sont alors croquées dans les ruelles du port. On y retrouve toute la force de celui qui privilégiait l'émotion avant tout. Le photographe s'efface derrière le sujet avec une bienveillante et discrète complicité.

Le regard d'Herbert List n'est jamais celui d'un voyeur. Il nous convie au-delà des apparences à retrouver la beauté, la sensualité, la douceur, parfois un humour tendre, même dans le tragique ou le banalement quotidien. À l'image de ces quatre adolescents dormant au soleil sur un rocher près de l'eau, List nous glisse un petit morceau d'éternité et de pureté dans un monde, encore de nos jours, chaotique.


Herbert List, flâneur romantique, du 23 janvier au 28 avril 2002, Musée des Beaux-Arts de Montréal. L’expo rassemble 228 tirages d’époque et est divisée en cinq parties thématiques.

Herbert List, monographie sous la direction de Max Scheler. textes de Herbert List, Matthias Harder, Günter Metken, Ulrich Pohlmann, Max Scheler, Bruce Weber, Edmund White et Wilfried Wiegand.
Schirmer/Mosel Édition 2000