Un curé espagnol, José Mantero, a révélé publiquement son homosexualité

Aimer Dieu et les hommes

Alain Dubois
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"Je ne sais pas trop ce que je vais devenir ni de quoi je vais vivre." La voix de José Mantero prend un accent presque léger avant de se perdre dans un rire franc, torrentiel, contagieux. Depuis qu'il a révélé publiquement son homosexualité, son nom a parfum de scandale, les médias le traquent pour lui tirer les vers du nez. L'autre jour, une équipe de télé est même entrée par effraction chez ses parents. Las de ce harcèlement, il s'est réfugié quelques jours à Madrid. Incognito. Le soir de notre rencontre, pourtant, il apparaît détendu, frais et dispo, le sourire aux lèvres. Je le rencontre dans les locaux de la revue gai Zero. Ce même magazine qui, dans son édition de février, a tout déclenché avec une couverture le représentant en soutane avec, au bas, cette citation explosive: "Je rends grâce à Dieu d'être gai." Ici, le curé ignore les formalités, s'assied en position décontractée, tee-shirt noir, barbe bien dessinée, une boucle d'oreille à l’oreille gauche. Avec les rédacteurs de Zero, il échange des regards complices, des gestes de connivence. "Je suis toujours membre de l'Église, mais je me sens aussi appartenir à la communauté gaie. Je ne veux pas m'en cacher. Les deux sont parfaitement compatibles."

Premier prêtre espagnol à "être sorti du placard", José Mantero a rendu son exemple d'autant plus surprenant qu'il revendique une homosexualité active tout en disant aimer l'Église et son sacerdoce. "Après l'entrevue dans Zero, j'étais bien conscient d'avoir lancé un défi à l'Église et je m'attendais à des réactions vives, mais pas à ce point..." Dans ce pays où le poids de l'Église reste fort, le pouvoir religieux l'a condamné au feu de l'enfer. Un évêque a claironné que sa condition d'homosexuel en faisait "un malade". L’épiscopat a utilisé le terme de "désordre moral". Certains médias l'ont accusé d'être manipulé par le "lobby gai". Et le 6 février, José Mantero est "suspendu" de ses fonctions, interdit de dire la messe et d'administrer les sacrements. On lui retire également son salaire.

"Beaucoup de collectifs de croyants gais et d'associations catholiques m'ont soutenu. Mais la hiérarchie ecclésiastique espagnole se mure dans une rigidité. Son ouverture sur le monde est nulle." Le curé andalou a l'éloquence du prédicateur aguerri. Il affiche sérénité et confiance en lui. Son existence a pourtant été longtemps un chemin de croix. À 12 ans, il regarde une série télévisée avec des amis et, alors que la majorité craque pour la "belle fille", lui n'a d'yeux que pour le camionneur. "Pendant des semaines, je me suis demandé ce qui m'arrivait. J'ai compris que j'étais homosexuel, et ça m'a fait tout drôle." L'adolescence venue, la vocation pastorale grandira en lui sans empêcher de nombreuses expériences homosexuelles.

Mais, à partir de son ordination, à 24 ans, José Mantero fait corps avec la morale catholique et enchaîne, avec ferveur, séjours missionnaires dans les Caraïbes, actions sociales dans sa région et périodes de formation en France, tout en respectant "une scrupuleuse abstinence". À 31 ans, ses certitudes vacillent. José Mantero, alors curé dans son village natal, s'éprend d'un homme. "Je suis tombé fou amoureux. Pour la première fois, j'ai connu une sexualité chargée de sentiment." Il est assailli par la culpabilité et le remords, vient à deux doigts de défroquer. Son compagnon le persuade de "lutter de l'intérieur".

"Pendant ces années, j'ai compris que la sexualité était très présente au sein de l'Eglise. Certains la pratiquent comme une honte, d'autres refoulent en échafaudant des fantasmes pervers. Un jour, à confesse, une sœur m'a avoué ses penchants homosexuels. Je l'ai référée à une association catholique gaie, susceptible de l'aider. Elle s'est alors mise en colère! Une autre fois, un de mes supérieurs, devinant ma nature, m'a dit: "Tu es gai, n'est-ce pas? Fais ce qu'il te plaît, mais que cela ne se sache pas!" Le règne de la sainte hypocrisie, en quelque sorte... Au bout d'un moment, j'en ai eu assez de cette hypocrisie. Il fallait que je fasse mon coming-out publiquement." José Mantero dit avoir surmonté ses contradictions et "être en paix" avec lui-même. Cette confession publique est née d'une longue réflexion, nourrie par mille lectures, mille discussions enfiévrées.
Dans son village, il reste très populaire auprès de ses ouailles. Là-bas, il est Pepe le curé, l’ami de tous, le prêtre impliqué qui dénonce depuis des années l'exploitation et les salaires de misère des ouvriers. Depuis le début de l'affaire, la majorité l'a soutenu comme un seul homme.

"J'ai voulu un débat public. Cette fois-ci, c'est à la société de juger l'Eglise, et non l'inverse, comme c'est l'habitude." Mantero a des projets: écrire un livre, attiser le débat, canaliser ces frustrations dont il s'est fait le héraut. "Hier, j'ai reçu 388 messages dans mon e-mail. Des curés solidaires, des croyants gais qui veulent agir..."