Le Québec selon Roger LeClerc

Partir sans rien regretter

Denis-Daniel Boullé
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À quelques mois de son départ pour le Burkina Faso, Roger LeClerc nous a accordé une entrevue, bilan de nombreuses années de combat autant dans le domaine communautaire gai que sur la scène du sida. Le directeur général de la COCQ-Sida quittera son poste fin avril par besoin de nouveaux défis, mais aussi pour prendre du recul sur plusieurs décennies à brasser la cage aussi bien du communautaire que des institutions. Son nom était associé ces dernières années au Centre communautaire des gais et lesbiennes et au sida. Mais sa carrière auprès des organismes d'entraide a commencé il y a de nombreuses années, alors qu'il vivait dans la région de Magog. Si Roger LeClerc a flirté avec la politique, il claque la porte de l'exécutif du Parti québécois en 1984, en désaccord avec René Lévesque et le «beau risque». Les compromis, il ne les apprécie pas trop. La diplomatie est loin d'être, selon lui, le meilleur moyen pour faire avancer une cause. Au contraire. Connu pour son franc-parler, il le revendique comme une stratégie de lutte contre le consensus mou dans lequel serait tombé, toujours selon lui, le Québec. Il déplore, entre autres, qu'il n'y ait plus de projet de société rassembleur mais seulement une défense des intérêts de groupes particuliers, et que l'on soit dirigé par des gestionnaires plus que par des penseurs. Qu'est-ce qui t'a amené du milieu sida au communautaire gai ?

Au départ, je n'étais qu'observateur, comme délégué de Chez ma cousine Évelyn à la Table de concertation des gais et lesbiennes du Grand Montréal. J'ai constaté qu'il y avait des manques et de l'incompétence. Au moment où sont survenus les meurtres de gais, Michael Hendricks s'en prenait à la police à cause de son inertie. Par hasard, il fallait quelqu'un qui puisse lire un communiqué de presse et répondre aux questions des journalistes, chose que je savais faire; très rapidement, je me suis donc retrouvé à participer activement au Comité sur la violence.

C'était la première fois que l'on envisageait une communication régulière avec la police ?

Oui, il y a eu des pas de géant d'accomplis dans les relations des communautés gaie et lesbienne avec la police. Leurs services reconnaissent maintenant les gais comme des citoyens qui ont des droits. Je ne dis pas qu'il n'y a plus d'homophobie [dans les différents corps policiers], mais il y a moins de bavures qu'avant. On a réussi aussi à établir des mécanismes, avec Dire enfin la violence (DELV), capables de résoudre des problèmes en partenariat avec la police à travers des rencontres régulières de la Table multipartite. Cependant, il demeure un problème: les gais et lesbiennes victimes de violence ont encore peur de faire appel à la police. Les victimes doivent être aidées, voire accompagnées, dans leur démarche. C'est un des rôles essentiels de DELV. Je suis très fier de DELV, même s’il est plus moribond que vivant, car ce projet a été très important dans la communauté et, à mon avis, il est encore essentiel.

Après la police, les conquêtes légales, y a-t-il d'autres défis pour les gais et les lesbiennes ?

Je ne le pense pas. Si l'union civile est adoptée, ou si la cause LeBoeuf-Hendricks gagne devant les tribunaux, il n'y aura plus de grands défis. Il restera bien sûr des causes individuelles. Il faudra travailler à changer les mentalités, et cela prendra sûrement encore plusieurs années, mais cela, pour moi et sans prétention de ma part, c'est du jardinage. Je suis capable de défricher, mais n'ai pas de talent pour le fignolage. Comme pour le Comité sur la violence, on est venu me chercher pour prendre la présidence du Centre communautaire. Ce sont Pierre Vallières et Mario Racine qui m'ont approché. Je suis heureux de voir ce que le Centre est devenu après mon départ, car je pense que je n'aurais jamais pu faire mieux. J'ai été capable de le restructurer, mais je n'étais pas celui qui pouvait le diriger pendant des années après l'avoir remis sur pied. Lorsque nous avons démissionné collectivement [ndlr : Michael Hendricks, Douglas Buckley-Couvrette, Claudine Metcalfe et Roger LeClerc], nous savions que c'était le seul moyen pour que le Centre communautaire ait de nouveau des subventions. Et actuellement, même si, comme toujours dans le communautaire, il y a des avancées et des stagnations, la Fondation Mario-Racine est là pour rester. En ce sens, le plus gros du travail aura été réalisé avec l'égalité des droits, la reconnaissance pleine et entière pour les couples de même sexe et la mise sur pied de la Fondation Mario-Racine.

De la même façon, tu quittes la COCQ-sida parce que tu penses que tu as accompli le mandat pour lequel tu avais été nommé?

D'abord, je quitte après avoir mis sur pied une meilleure communication entre les différents groupes. Nous avons repensé tout le volet de la recherche communautaire en créant un partenariat avec Joanne Otis, chercheure à l’UQAM, et Séro-Zéro. Un projet comme celui de la Cohorte Oméga est unique en Amérique du Nord. Les données de cette étude menée à long terme seront très utiles pour connaître les comportements sexuels, mais aussi les habitudes de vie d'hommes gais. Il est sain, pour les groupes, que je parte de la COCQ-Sida. Quand je suis devenu directeur général de l'organisme, je voulais d'abord et avant tout qu'il y ait un débat et un questionnement sérieux autour du sida et des actions à entreprendre. Maintenant, le débat est plus qu'amorcé, et ils [les groupes] réfléchissent à l'avenir. La direction de la COCQ-Sida a besoin de quelqu'un de plus raffiné et de moins bousculant que moi. Quelqu'un qui sera moins agressif et plus diplomate pour tous les changements à venir. Un changement important à réaliser concerne la prévention. Il est vrai que le sida est une maladie mortelle, mais on n'en meurt plus, en tout cas plus aussi rapidement qu'avant. Les thérapies ont considérablement allongé l'espérance de vie des séropositifs. On ne connaît pas à long terme les effets des médicaments (toxicité), mais depuis le début de la pandémie, on a vécu au jour le jour. On pense bientôt réussir à n'avoir qu'une seule prise de médicaments par jour et on contrôle de mieux en mieux les effets secondaires. En somme, on peut vivre normalement en tant que séropositif avec de moins en moins de désagréments liés à la maladie. Cela pose un gros problème pour les campagnes de prévention à venir, d'autant qu'il y a actuellement une augmentation de l'infection chez les jeunes. On ne peut plus s'adresser de la même façon aux jeunes, en disant que «sida = mort». Il faut continuer la prévention, mais comment? Personne n'a de recette magique, mais il faudra avoir de l'imagination pour convaincre les jeunes d'utiliser le condom. De la même manière, il faut adapter l’intervention communautaire à la réalité que, maintenant, la plupart des nouveaux cas sont des personnes qui souffrent de multiples problématiques (toxicomanie, itinérance, santé mentale, délinquance, manque d'estime de soi, prostitution...). Il y a des services qui répondent à chacun de leur problème, mais il n'y a pas de service global. Toutes ces problématiques sont intrinsèquement liées. Ce sont des questions que devront résoudre les maisons d'hébergement et tous les groupes de soutien et d'entraide. C'est là le plus grand défi.

Les lois ont changé, le communautaire est structuré et répond aux besoins individuels, et pourtant, tu sembles très pessimiste quant aux effets réels sur la population.

C'est cette absence de vision globale qui me gêne. Effectivement, il y a toujours un organisme spécialisé qui va répondre à une problématique particulière. Un toxico trouvera toujours de l'aide auprès d'une ressource pour toxicos, un itinérant aura toujours à manger auprès de la Maison du père ou un lit dans un centre d'hébergement. Cependant, on ne voit pas le nombre de toxicomanes chuter, le taux d'itinérants est en hausse, et malgré tous les services spécialisés qui ont été créés, on ne voit pas de résolution de ces problèmes ni à court terme, ni à long terme. On a donc un gros problème de société. Nous vivons dans une société riche qui n'hésite pas à dépenser énormément d'argent pour mettre sur pied des plans d'action afin de lutter contre tous les maux que les citoyens peuvent rencontrer, à former et à payer énormément de spécialistes qui vont travailler sur le terrain, mais avec des résultats presque nuls. Il n'y aucune réflexion autour de ce phénomène, parce que chacun veut conserver ses privilèges, aussi bien les fonctionnaires qui gèrent les programmes que les travailleurs sociaux qui oeuvrent dans les organismes. Ainsi, on a besoin d'une population marginalisée pour qu'une autre partie de la population conserve son travail. Et aujourd'hui, il est impossible de dénoncer cela. Un gouvernement se devrait avant tout d'aider et de protéger les plus démunis, mais en fait il les maintient dans la marginalisation, préférant financer des entreprises déjà rentables de peur de les voir quitter la province. Et ce phénomène n'est pas propre au Québec mais à tous les pays occidentaux industrialisés. Les grands penseurs ont disparu de la scène publique depuis la chute du mur de Berlin. Il n'y a plus la peur, comme avant, de voir les pays tomber dans un socialisme pur et dur, il n'y a plus d'opposition. Les voix qui s'élèvent contre ce qui se passe actuellement sont rares et ne font plus la une des journaux ni les grandes entrevues à la télévision.

Tu sembles pessimiste face à cette situation, est-ce la raison de ton départ pour l'Afrique ?

Je suis peut-être pessimiste devant la situation actuelle du Québec, mais je ne suis ni découragé, ni déprimé, ni nostalgique. Je pense seulement avoir fait ce que j'avais à faire ici. C'est tout. Lors de mon voyage en Afrique l’an dernier, j'ai été fasciné par le Burkina Faso. Je n'ai pas de plan précis. Je ne sais toujours pas si je pars dans le cadre d'un programme ou si j'irai vivre là-bas par mes propres moyens, mais j'ai envie de prendre du recul, peut-être aussi de relever d'autres défis, puis de me donner du temps pour me consacrer à l'écriture. J’y vais aussi par ce que je veux aller voir ce qui m’apparaît comme une contradiction : ils sont Noirs et ils sont blancs [à cause de la colonisation et de la culture]; ils sont en même temps hétéros, bons pères de famille et ont des relations avec des gars, et ce, sans y voir de mal. C’est très particulier comme société...