Un tramway nommé désir

Denis-Daniel Boullé
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Un tramway nommé désir évoque invariablement Marlon Brando en t-shirt dans le film éponyme d'Élia Kazan, en 1951. L'acteur, qui en était à ses tout débuts, incarne Kowalski, un archétype de virilité et de machisme aux prises avec Blanche, sa belle-sœur, sombrant peu à peu dans la folie. Le Théâtre du Nouveau-Monde (TNM) lèvera le rideau sur ce drame de Tennessee Williams, du 5 mars au 4 avril, laissant à Marie-France Marcotte et à François Papineau le soin de défendre un texte dont la force tient dans la confrontation de deux personnalités, l'une s'accrochant au réel, l'autre à l'imaginaire. Dans un quartier ouvrier de la Nouvelle-Orléans plus chaude et humide que nature, Blanche, à bout de tout, débarque chez sa sœur récemment mariée à un immigré polonais, Kowalski, ouvrier-cotonnier. Blanche, sans argent et sans toit, tente vainement de se raccrocher à un passé plus glorieux où ni les hommes ni l'argent ne lui faisaient défaut. Elle rencontre, en son beau-frère, peu impressionné par son attitude hautaine et condescendante, l'opposé des hommes qui l'ont côtoyée. Dans le duel qu'ils se livreront, aucun des deux ne sortira vainqueur. Si Tennessee Williams est reconnu pour ses talents de dramaturge, l'homme privé a souvent été mal perçu par les militants de la première heure. On lui a reproché de n'avoir pas ouvertement parlé d'homosexualité dans ses pièces. Le contexte de l'époque, les ravages du maccarthysme et l'histoire personnelle de l'auteur sont autant de pistes de réponses pour celui qui a vécu dans un perpétuel déchirement intérieur. Et dans la balance, l'homosexualité pesait lourd. Tennessee Willams, que son père appelait enfant "Miss Nancy", ne se sentira jamais du côté des forts, des victorieux. Seule l'écriture — et la baise —, selon ses propos, le rapprochera d'un sentiment voisin du bonheur. Contradictoire, faussement caché et participant à la "dolce vita" avec d'autres artistes homosexuels américains, Tenessee Williams se perd dans une vie faussement dorée et privilégiée : plus proche de Blanche, à qui il ressemblera de plus en plus vers la fin de sa vie, que de Kowalski.

La fascination des gais pour Un tramway nommé désir ne tient pas seulement à la personne de Marlon Brando, alors au faîte de sa beauté dans le film d'Élia Kazan. Le personnage de Blanche, qui a tout de la drag-queen telle que définie aujourd'hui, a sûrement trouvé écho chez beaucoup de gais. La vie de Blanche, rêvée, fantasque, n'est qu'une fuite pour échapper à la médiocrité de la réalité, à l'insoutenable sensation de ne pouvoir être autre que soi-même, à l'inexorable usure du temps. La vie de Kowalski, qui ne laisse aucune place aux rêves, est un combat quotidien contre soi, les autres et le monde ambiant. Deux vies, chacune aux extrémités d'un spectre dans lequel le spectateur gai peut se retrouver aisément. Alors naît un ballet aux accents tragiques, où la haine, la fascination et la séduction sont convoquées. Blanche et Kowalski sont dans un même mouvement, indissociables et irréconciliables, chacun sommé de repousser ses propres limites, aux risques d'y perdre sa raison ou ses certitudes. Un drame à l'orée du tragique.

Un tramway nommé Désir, au Théâtre du Nouveau-Monde, du 5 mars au 4 avril. Mise en scène de René-Richard Cyr.