L’expo Claude Bibeau

L'œuvre inachevée

Denis-Daniel Boullé
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Il y a deux ans disparaissait Claude Bibeau, laissant un héritage précieux pour tous ceux qui l'ont connu et aimé. Aujourd'hui, l'exposition «Bibeau visite le Québec» s'installe pour tout l'été à l'Écomusée du fier monde. Une chance unique pour tous ceux et toutes celles qui ne connaissent pas son œuvre d'être touché(e)s à leur tour par l'immense talent du coloriste dans sa recherche picturale. Hyperréaliste, naïve, surréaliste, figurative, bien difficile de qualifier l'inspiration de Bibeau qui puise dans tous ces mouvements pour aboutir à une création originale et s'éloigne des tendances actuelles de l'abstraction. Sa maîtrise du trait, des coloris et de la composition, liée à un irrépressible amour de la vie, explose dans son art. Chaque tableau est une invitation à un voyage, une réflexion, une histoire, un feu d'artifice d'émotions. Les autoportraits pudiques ou humoristiques, les hommages humbles aux grands maîtres, les jouets de l'enfance ressuscités dans leur gravité et leur sagesse, tracent l'univers de celui qui disait : «Ce que j'ai à dire, je vous le dessine».
Barbara chantait dans Drouot : «les objets nous parlent si nous savons entendre». Gageons que nous saurons entendre les œuvres de Bibeau. Elles nous prennent avec tendresse par la main et nous conduisent en douceur dans des univers qui nous sont famililers mais que nous tendons à oublier et à occulter. Avec simplicité et délicatesse, qu'il réinterprète de grands mythes (le Sphynx, Œdipe ou Saint-Sébastien), qu'il se penche sur la mort, dans Espoir, ou encore qu'il nous donne ses propres visions de l'amour et de la paix, Claude Bibeau réussit le tour de force d'être profond mais avec grâce et légèreté, avec simplicité aussi. Rien n'est plus difficile que d'être sérieux sans en avoir l'air... sinon à la manière des enfants.
Rien d'étonnant alors que dans la dernière partie de sa vie, ses tableaux se soient tournés vers le monde de l'enfance et les jouets. Le peintre possédait une immense collection de jouets qui sont devenus les sujets de ses toiles. Les poupées et les oursons en peluche, les sujets de bois ou de plastique et les masques deviennent alors de fortes métaphores de ce que nous sommes. Cet univers du jeu transfiguré par la main du peintre ne cesse de nous interpeler sur la séparation arbitraire de l'enfance et de l'âge adulte, comme si nous n'avions jamais quitté cet état, comme si notre enfance témoignait de ce qu'elle contenait de conscience de soi, des autres, du monde. Loin d'être nostalgique, le regard de Bibeau sur les jouets qui ont façonné son imaginaire, et le notre, imaginaire, leur redonne une place privilégiée qui n'a rien à voir avec le souvenir.
En 1997, Bibeau perd son amant à cause du sida. Lui-même se sachant condamné, il a accroché ses pinceaux, mettant ainsi un terme à sa recherche picturale. L'histoire voudrait qu'il n'ait ressenti aucune amertume en prenant cette décision. Seuls les visiteurs de l'exposition réaliseront combien le départ trop tôt survenu de l'artiste, de l'homme, laisse un grand vide.

Bibeau visite le Québec
Écomusée du fier monde, du 13 juin au 9 septembre 2001, [(514) 528 8444]. Maison de la Culture de Pointe-aux-Trembles, de décembre 2001 à février 2002. Galerie des Arts de Shawinagan, de mars à avril 2002.