Alan B. Stone de retour à l’écomusée du fier monde

Nouveau regard

André-Constantin Passiour
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Jusqu’en septembre, l'Écomusée du Fier monde vibrera encore sous les pas des curieux venus admirer les œuvres du photographe Alan B. Stone. Cette nouvelle exposition rassemble des images exposées précédemment et d'autres que l'on vient de sortir des tiroirs où elles dormaient paisiblement. On retrouve donc, dans ce Nouveau regard, des clichés que l'artiste a captés alors qu'il voyageait dans l'Ouest canadien et en Floride : des paysages à couper le souffle, une grande beauté et une poésie empreinte parfois d'humour. C'est la troisième expo en trois ans. Il y a d'abord eu, en 1998, Images d'hommes, à l'Écomusée, qui regroupait les thèmes qu'affectionnait Stone, soit les culturistes, les travailleurs, les sportifs, les scouts et les cowboys. Ensuite, le Centre d'histoire de Montréal proposait, à l'hiver 1999, Montréal années 1950, une sélection de photographies d'une métropole d'un autre temps, avec son secteur de la haute finance, un port bourdonnant devenu l'actuel Vieux-Port et un Canal Lachine où naviguaient de nombreux bateaux aprovisionnant les multiples usines de Saint-Henri et de Pointe- Saint-Charles.
On n'efface donc pas ces deux événements, bien au contraire, car on présente une cinquantaine de photographies déjà exposées (les meilleures des deux expositions précédentes), auxquelles s’ajoutent près d'une quarantaine de nouveaux clichés «consacrés à des aspects encore non vus, non explorés de son travail, des images de la nature liées aux grands voyages qu'il a effectués principalement dans l'Ouest canadien au début des années 1960», d'expliquer le conservateur invité, Jean-François Larose. Même s'il n'est décédé qu'en 1992, l'artiste né en 1928 était déjà passablement diminué par sa maladie dès les années 60. Ne pouvant marcher, Stone va plutôt consacrer son temps à voyager avec son «camper», une sorte de roulotte qu'il s’est fait construire et qu’il a installée sur sa camionnette. Cela lui permettra de voyager beaucoup et de photographier, en quantité, à la fois de la nature, des gens et bien sûr des hommes.

Stone le photographe
On fera, dans cette installation, un survol de l'œuvre de Stone. Il ne faut pas s'attendre, cependant, à voir ces photos regroupées par thèmes indique M. Larose : «Il risque d'y avoir un mélange de photos selon des critères esthétiques et formels ou des contrastes prononcés. Cela va amener le regard tout naturellement sur Stone le photographe et non sur chacun des thèmes séparément. On invite l'oeil à regarder le paysage, le scout ou le culturiste, mais sous le regard du photographe, de l'homme, et non sous l'aspect documentaliste. C'est ça l'aspect du nouveau regard.»
Parmi cette sélection de quelque 38 clichés tirés par André Bourbonnais, plusieurs valent le coup d'œil. À la facture presque empruntée à West Side Story, il y a cette photo d'un adolescent vêtu en jeans et d’une veste de cuir, une coupe à la Elvis, une cigarette à la main, un peu tough, un peu rebelle. Prise vers 1953-54, cette photo dénote «l’époque où les ados vont devenir, pour la première fois, un groupe social à part qui essaie de se démarquer des adultes», rapelle Jean-François Larose.
Il y a aussi ce jeune modèle que Alan B. Stone a photographié dès l'âge de 14 ans alors qu'il était chez les scouts. En maillot de bain, ce jeune homme est courbé dans une position qui fait ressortir les muscles des cuisses, tout en finesse, et les lignes du dos. À l'origine, cette photo illustrait comment chausser des palmes pour la plongée. On revoit le même personnage, quelques années plus tard, en uniforme de la marine! Il est étendu presque de tout son long sur un canapé, jambes écartées, il porte à ses lèvres entrouvertes une bouteille de Black Label. La pose est très naturelle mais très suggestive aussi, et sensuelle. «C'est une photo remarquable, très érotique et il est en cravate, boutonné jusqu'au cou!», commente le conservateur.
Il y a ensuite des photos admirables de paysages prises dans l'Ouest, comme cette image d'un champ, avec sa maison de ferme délabrée mais où un orme et de hautes herbes sont florissants. Après la Prairie, c'est un paysage à la fois grandiose et austère du Yukon que l'on découvre avec ses montagnes et ses arbres plutôt chétifs. Stone en aurait, parait-il, pris une centaine de clichés au moins. Ses voyages l'ont mené aussi en Colombie-Britannique, où il a croqué des scènes de villages côtiers nichés entre la montagne et le Pacifique, aux habitations supportées par d'énormes pilotis. Ce sont des images d'une grande poésie, «mais c'est aussi la nature comme durée, au-delà de l'humain; c'est la pérennité de la nature».
«Il y a ici une grande unité dans cette diversité. Il y a cette grande sensibilité, cet humanisme qui s'exprime, cette recherche constante de la beauté et de l'esthétisme, de la construction de l'image», poursuit M. Larose. «Que ce soit des images d'hommes ou de la nature, on sent la sensibilité de l'artiste.»
La palme revient, selon moi, à cette photo prise à Key West où l’on voit le fameux camper entouré de palmiers et d’un poêle Coleman... le rêve des vacances dans le sud, le paradis! Simplicité, humour et le rêve du pauvre de se payer quelques jours de repos au bord de la mer : tout se retrouve dans cette illustration réaliste, comme Stone savait si bien les réaliser.
«Nouveau regard», Alan B. Stone, en collaboration avec les Archives gaies du Québec (AGQ). Du 22 juin au 3 septembre à l'Écomusée du Fier Monde, 2050, rue Amherst (coin Ontario). Informations : 528-8444.