Une journée particulière

Les oubliés de l'histoire

Denis-Daniel Boullé
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En 1977, le cinéaste Ettore Scola étonne le grand public avec Une journée particulière. Défendu par Sophia Loren et Marcello Mastroiani, un huis-clos sur fond d'histoire. Une rencontre entre un homme (Gabriele) et une femme (Antonietta) que rien ne devait faire se croiser. Il est animateur littéraire à la radio, mais il vient de perdre son travail en raison de ses idées politiques et de son orientation sexuelle. Elle est femme au foyer, malheureuse en ménage, et débordée par les corvées domestiques. Ils sont voisins et partagent le même palier d'une cité récemment construite. Elle, à cause de sa lessive, et lui, à cause de ses idées politiques, ne participent pas à un immense défilé organisé par Mussolini, lors de la visite d'Hitler. Nous sommes en 1938, à Rome, à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Dans cet immeuble déserté pour cause de défilé, ils partagent cette «journée particulière», et joignent leur deux solitudes. À travers ces deux personnages se dessine en toile de fond le procès du totalitarisme, qui crée une solidarité de fait entre les plus opprimés et les plus fragiles. Gabriele est un intellectuel surveillé par les fascistes, Antonietta vit sous le joug d'un mari autoritaire vouant une admiration sans limite au Duce. Durant une journée, le temps d'un défilé, dans ce temps arrêté et dans l'urgence d'un crépuscule noir à venir, Gabriele et Antonietta vont se confier leur peur, leur difficulté d'être dans un monde qui ne les reconnaît pas, leur souffrance et leur frustation. Cet espace de liberté, alors qu'au loin résonnent les marches militaires et les discours sur l'ordre et la répression, devient le lieu de tous les possibles, même celui de l'amour. Un amour vain puisque sans lendemain. Un amour fou parce qu'illusoire. Un amour particulier, en somme, puisqu'il est l'ultime rempart au désespoir et au suicide.
L'œuvre s'apparente à une tragédie moderne où les dieux s'appellent l'Histoire, quand les événements politiques prennent le pas sur l'histoire individuelle. Gabriele et Antonietta sont des reflets crédibles de tous ceux qui sont les premières victimes lors de conflits.
Aujourd'hui, les événements du 11 septembre dernier, les bombardements en Afghanistan, donnent un relief supplémentaire à tout théâtre abordant l'homme dans des périodes difficiles. Une journée particulière s'inscrit parfaitement dans cette saison d'insécurité et de solitude.
Yves Jacques et Élise Guilbaut, sous la direction de Serge Denoncourt, seront Gabriel et Antonietta. Tous les deux auront la lourde tâche de nous faire croire en l'espoir, de nous laisser entrevoir la lumière dans un paysage qui s'obscurcit.

Une journée particulière, au Théâtre Duceppe, du 31 octobre au 8 décembre 2001. Mise en scène par Serge Denoncourt, avec Yves Jacques et Élise Guilbault. Tél. : (514) 842-8194. www.duceppe.com