Titanica, la robe des grands combats

L'art peut-il sauver le monde ?

Denis-Daniel Boullé
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Avec Titanica, la robe des grands combats Edmund C.Asher Londres 1968, Sébastien Harrison nous livre sa seconde pièce, une grande fresque aux allures shakespeariennes. Dans un Londres mythique, entre les pauvres qui tentent de s'organiser et une reine qui hésite à utiliser la répression pour préserver son image vis-à-vis des médias, Sébastien Harrison propose une réflexion sur le pouvoir et sur le rôle de l'art. Titanica, prisonnière d'elle- même, devient une otage et un enjeu malgré elle, aussi bien pour les exclus que pour le gouvernement. Comme dans Floes, sa première pièce, les fantômes du passé ne sont jamais très loin. Difficile de résumer la pièce, montée par René-Richard Cyr au Théâtre d'aujourd'hui, qui accorde à chaque personnage une place non négligeable. Pris entre leur destin personnel et l'Histoire, ils tentent d'accomplir le premier et d'infléchir la seconde. Titanica, dans sa robe d'acier, verra son rêve d'incarner une œuvre d'art se heurter aux ambitions des hommes.
Sébastien Harrison rappelle que l'écriture de cette pièce lui a pris quatre ans. «Une première version a déjà été lue en public, à Lyon, puis au théâtre du Trident, à Québec. Mais comme j'ai la chance d'être auteur en résidence au Théâtre d'aujourd'hui, j'ai pu encore explorer et approfondir les idées développées», explique-t-il. «Le texte est complexe mais de plus en plus solide.» Rares sont les pièces d'auteurs québécois qui n'ont pas comme toile de fond le Québec et sa société. «Je voulais m'éloigner de la tradition du théâtre québécois qui tourne généralement autour d'un drame familial, avec une étude psychologique, pour m'orienter vers la fresque, même si à travers le foisonnement de l'imaginaire, il y a dans Titanica un ancrage social, car je crois profondément à la fonction sociale du théâtre, même s’il prend des formes poétiques», avance le jeune auteur.
Mais ce qui le fascine le plus, c'est la place de l'art et son rôle au sein de nos sociétés. «On discute beaucoup de l'art, ce sont les artistes eux-mêmes, ou encore les critiques, les universitaires, mais on ne laisse jamais l'art s'exprimer lui-même. Titanica est une œuvre d'art, une création d'un artiste. Elle a la chance de parler et, par delà, d’incarner l'art», souligne Sébastien Harrison. «De nos jours, l'art est devenu un faire-valoir des puissants et des gouvernants qui en récupèrent tout l'aspect subversif et contestataire. On assiste à une manipulation de l'art qui le détourne de sa signification première et l'exploite à son insu pour d'autres buts.»
Curieusement, l'histoire rattrape Sébastien Harrison. Devant la menace d'actes terroristes, la Reine Virginia première, de Titanica, devra faire des choix pour préserver la stabilité sociale et politique de son pays, mais aussi donner une image humanitaire face aux médias qui surveillent ses moindres propos et ses moindres actes. «À travers cette représentation du pouvoir d’une reine, j'étais fasciné par le combat qui pouvait se livrer entre la femme, qui reçoit des lettres d'amour d'un inconnu qui la touchent, et sa fonction de dirigeante, qui doit prendre des décisions aussi lourdes que de décider d'envoyer l'armée tuer les indésirables», insiste-t-il.
Si Sébastien Harrison refuse de voir Titanica... comme une pièce traitant uniquement du pouvoir, il ne peut s'empêcher de relever qu'elle peut faire écho aux événements du 11 septembre dernier. Ainsi Isadora, égérie des résistants, devant l'impasse dans laquelle ses compagnons et elle se trouvent, s'exclame : «Y a-t-il autre chose que les armes pour rappeler aux puissants que nos vies valent bien les leurs?» Sébastien Harrison serait-il malgré lui un visionnaire? «Il y a un écart entre les dirigeants et les puissants d'un côté, et les exclus de l'autre, qui fait que les deux forces finissent par se confronter : l'une qui a tout à perdre, et l'autre qui n'a plus rien à perdre. Il ne faut pas sous-estimer cette force nourrie par le désespoir qui peut habiter des communautés ou des personnes.»
Titanica... n'offre aucune réponse, sinon que même l'art ne peut sauver l'humanité, jouet entre les mains des politiques. À la différence de ce qui se passe sous nos yeux, aucune religion, aucune idéologie ne soustendent la révolte des marginaux de ces quais de Londres, sauf ce sentiment de survie à tout prix.
Andrée Lachapelle, James Hyndman, Gérard Poirier, Dominique Quesnel, Frédérique Collin, Violette Chauveau, Jean-François Pichette, Évelyne Rompré et Yves Amyot incarneront ces personnages en quête d'un destin. En ces temps troubles, gageons que la dernière création de Sébastien Harrison aura des résonnances particulières pour le spectateur.

Théâtre d'aujourd'hui. Du 23 octobre au 17 novembre 2001. Info et réservations : 282-3900. www.theatredaujourdhui.qc.ca