Le désir de paternité

Les premiers pas

Denis-Daniel Boullé
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Allez, ne nous faites pas croire que vous n’y avez pas pensé, méne brievement devant la naissance d'une niece ou d'un neveu, ou en jouant avec les enfants d'un couple d'amis héteros. Et si vous aussi, vous deveniez père ? Vous assumez sans problème votre orientation sexuelle, vous avez organisé votre vie — seul ou avec un chum —, obtenu un travail qui vous plaît, acheté votre premier condo, et aménagé une chambre d'amis, mais pas de chambre d'enfants. Pour quoi faire ? Vous avez pris un chat ou un chien, quelques fois les deux et vous correspondez à la majorité de vos amis gais : les enfants, ce n 'est pas votre tasse de thé. Puis vous recevez votre neveu ou votre nièce les fins de semaine et redécouvrez avec lui ou elle tout Walt Disney. Vous gardez régulièrement l'enfant de votre meilleure amie et lui apprenez comptines et chansons de Carmen Campagne (sans vous en vanter dans les bars). Et tout à coup, quand les petits monstres vous quittent, vous ressentez comme un vide, même Si le salon ressemble à un champ de bataille, même Si l'un d'entre eux vous a gratifié de son affection en vous refilant la grippe. La paternité chez les gais, un sujet tabou ?
Il est rare, entre gais, d'évoquer le sujet. De temps en temps, ça échappe à certains. L'idée d'une vie sans enfants les rend tristes. Certains confessent que s'ils étaient hétéros, ils se seraient livrés avec joie aux délices de la paternité. Combien d'entre nous, en assumant leur homosexualité, ont fait leur cet axiome : “Je suis gai, donc je n'aurai pas d'enfants.” N'est-ce pas aller trop vite et jeter l'eau du bain et le bébé avec ?

Bien sûr, les détracteurs parmi les gais répondront que notre stvle de vie ne peut se conjuguer avec l'éducation d'un enfant. Ou encore que le souvenir de leur propre enfance ne les pousse pas à la procréation. Mais Si l'accès à l'éducation d'un enfant pour un gai était aussi accessible que pour les hétéros, considérerait-on ce désir de paternité comme un phantasme irréalisable.? En parlerait-on autrement qu'en s'excusant de n'être pas dans l'air du temps ? Pourtant, les temps changent. Des pères gais ou hétéros obtiennent la garde de leurs enfants, des femmes élèvent seules les leurs. La carte géographique familiale connaît des frontières de plus en plus souples et se redéfinit constamment. Alors le gai peut-il se reproduire ? Oui, bien entendu, et mieux que certains hétéros puisque l'actualisation de son désir passe par une réflexion poussée et ne peut être le fruit d'un accident comme dans le cas de nombreux couples hétérosexuels. Alors, Si ce désir devient de plus en plus certain, le jeu en vaut peut-être le hochet. Voici donc quelques pistes a ne pas suivre et d'autres qui sont de plus en plus explorés

Les mères porteuses
Il y a une dizaine d'année, la location duo utérus ou d'un ventre de substitution avait fait réagir le législateur. Cette pratique est maintenant interdite pour prévenir tout abus, éviter la considération de l'enfant comme un produit. Si cette pratique se continue, elle se fait en toute illégalité.

Le cIonage
Les récentes duplications de brebis et de guenons soulèvent la aussi un problème d'éthique. D'une part, si vous pensez pouvoir élever un petit vous-même à partir d'un de vos gênes (quel narcissisme !) ou de celui de votre chum, la science doit faire quelques progrès. D'autre part, le législateur aura son mot à dire. C'est un débat de société qui commence à peine et chacun, selon sa chapelle, se prononce pour ou contre le clonage humain. La tendance générale s'enligne vers le contre. Il faut savoir que les manipulations génétiques peuvent conduire à toutes les dérives visant à améliorer la race humaine. Selon quels critères ?

Le complexe du kangourou
Encore du domaine de la science-fiction, les récents essais d'implants d'embryon sur l'estomac d'un porc laissent penser qu'il faudra encore plusieurs années avant que l'expérience ne soit tentée sur un humain mâle. La gestation au masculin n'est pas pour demain. N'en faites pas pour autant une grossesse nerveuse, qui est par définition stérile.

Les précurseurs involontaires
Ils ont mis du temps à accepter leur homosexualité, ou même parfois, à se rendre compte qu'ils étaient gais. Ils se sont mariés pour se conformer à la norme, et se sont reproduits. La révélation ou l'acceptation de leur orientation sexuelle les a souvent emmenés à bouleverser leur vie. Au mieux, un divorce à l'amiable avec garde partagée des enfants. Au pire, des complications judiciaires à n'en plus finir, séparation d'avec les enfants pendant plusieurs mois sinon plusieurs années, réprobation de l'entourage immédiat, et fortunes dépensées en frais d'avocats. Certains se sont regroupés au sein de l'Association des Pères gais de Montréal (APGM). Alain, rencontré lors d'une des réunions de cette association, raconte qu'en se mariant, il voulait fuir son homosexualité, se conformer à la norme, mais aussi avoir des enfants. C'était un désir qu'il avait depuis son plus jeune âge. Alain a eu deux garçons dont il s'est beaucoup occupé. Sa femme avait à l'époque deux emplois et privilégiait sa carrière. Ne pouvant plus vivre dans le mensonge, et vivant une histoire d'amour avec un gars en marge de sa vie de couple, Alain a dû assumer tous les torts au moment de son divorce, son homosexualité étant appréciée par la justice comme une circonstance aggravante. Depuis deux ans, il n'a pas vu ses fils, mais malgré toutes les épreuves qu'il a traversées ces dernières années, et celles qui l'attendent, il n'a jamais regretté le fait d’être père. Et ce sentiment est partagé, semble-t-il, par la majorité des hommes de l’APG qui ont vécu une histoire semblable.

Le désir est toujours là et vous avez abandonné les solutions illégales, improbables ou insensées ? Les deux pistes suivantes commencent à faire leurs preuves et sont suivies de plus en plus : la première, concerne la lesbienne qui se cherche un géniteur et un père pour l'enfant, et la seconde, est l'adoption.

La bonne copine
Elle est lesbienne et souhaite avoir un enfant comme vous. Vous vous connaissez bien tous les deux, avez suffisamment confiance l'un en l'autre. Vous pouvez enfin réaliser votre rêve. Au moment de la naissance de l'être désiré, la mère n’a qu’à vous déclarer dans les 14 jours comme le père, et vous voilà papa, biologiquement et légalement. Vous avez le partage de l'autorité parentale et, bien entendu, la garde partagée du bébé. Les lois et les institutions ne peuvent venir s'interposer dans cet arrangement avec la mère. C'est ce que Jean a fait il y a un peu plus de quatre ans. À l'époque, il vivait dans un duplex qu’il possédait en copropriété avec un couple de filles, des amies de longue date. L’une d'entre elles désirait un enfant. Jean n'embarque pas tout de suite dans le processus, mais un événement va le décider. Il rencontre un gars, son chum actuel, qui est père de deux garçons dont il a la garde partagée (1 semaine/2). Jean se retrouve à recevoir son chum et ses fils, puis à partager la vie quotidienne des deux bambins, quand le chum s'installe chez lui. Cette famille reconstituée, dans laquelle il se sent bien lui fait franchir le pas. “J'ai réfléchi presque un an. L'idée a continué à germer. Quand j' ai accepté, j ai décidé d'être le père”. Son fils Sébastien, qui a maintenant 4 ans, a deux papas et deux mamans, qu'il peut visiter sans avoir à sortir de la maison, chaque couple ayant son appartement respectif. La famille s'agrandissant, les deux couples ont déménagé dans une maison plus grande. Pour Jean, la responsabilité a changé sa vie. Il faut maintenant penser en termes de planification du calendrier. Les sorties décidées à la dernière minute n'ont plus cours. “ On doit prévoir les tours de garde, les semaines de vacances ”. Tout cela ressemble, de près comme de loin, à une vie de famille traditionnelle, d'autant plus si on considère que l'entourage familial des quatre adultes concernés a bien accepté l'arrivée de Sébastien. Mais, comme le souligue justement Jean, “ il faut quatre personnes qui s'entendent bien et ce n'est pas évident. Je pense qu'avant de se lancer dans une telle aventure, il faut bien connaître la femme ou les femmes avec lesquelles on s'engage. J'ai vécu trois ans près de ces deux femmes avant la naissance de Sébastien ”. Cette précision est importante pour éviter que l'heureux événement ne débouche sur des dranes et des incompréhensions. Il faut partager à peu près les mêmes valeurs quand à l’éducation, les soins à prodiguer, etc. L’enfant, dans ce contexte, a une multiplicité d'images parentales masculines et féminines auxquelles il pourra s'identifier, se confronter. Ce concept de “ parenté additionnelle ” n'est pas nouveau. Beaucoup d'enfants issus d'un mariage traditionnel vivent la même situation, quand leur père ou leur mère biologiques se remarie.

L’adoption
“ Je suis gai, on ne me confiera pas un enfant! ” Pas sûr, vous pouvez comme n'importe quel(le) célibataire — le conjoint de même sexe n'ayant aucune valeur juridique légale pour ce qui est de l’adoption — vous tourner vers l'adoption internationale. De nombreux pays faisant actuellement face à la surpopulation, la misère et le grand nombre d'enfants, acceptent de laisser partir les orphelins. Chaque pays a sa politique et la famille d'adoption doit correspondre à des critères précis. Certains pays — la Chine, par exemple — exigent que les enfants soient adoptés par des couples. D'autres ne s'opposent pas à l'idée d'un seul parent. Votre dossier est préparé au Québec et comprend l'évaluation psychosociale faite par un travailleur social et un psychologue. Vous pouvez choisir votre évaluateur, mais certains pays demandent que celui-ci soit désigné par la Direction de la protection de la Jeunesse”. L'objectif de cette enquête vise seulement à déterminer si vous offrez toutes les garanties psychologiques, affectives, matérielles propices au bon épanouissement de l'enfant qui vous sera remis. Votre homosexualité n'est pas un facteur qui peut nuire à votre demande, mais tout dépend de l'ouverture d'esprit de l'agent qui remplira votre dossier. Il n'y a aucune question concernant l'orientation sexuelle de l'adoptant, dans le dossier, mais on peut ne pas vous trouver assez mature ou stable et reléguer votre demande aux oubliettes. Sachez aussi, que vous passerez en troisième position après le couple hétéro et la femme célibataire. Un homme célibataire, gai ou non, ne correspond pas à l'image habituelle de l'adoptant, mais il ne faut pas désespérer pour autant. Il existe des cas d'adoption, par des couples d’hommes, mais ce ne sont que des exceptions. Vous possédez la détermination, la persévérance et l'argent (aux alentours de 20 000$) ? Vous pouvez espérer d'ici un an à deux ans vous livrer aux joies de la paternité avec la fillette ou le garçonnet que vous serez allé chercher. Vous aurez les mêmes droits et les mêmes devoirs, sur cet enfant, qu'un père biologique reconnu. Mais vous avez adopté l'enfant en tant que célibataire et, donc, vous serez considéré comme le seul parent de celui-ci.

Si vous avez un conjoint, votre chum désirera peut-être avoir les mêmes droits que vous sur l'enfant. S'il ne peut adopter, il peut demander la garde partagée. Jusqu'à récemment, il n'y avait aucune chance pour que deux adultes de même sexe aient la responsabilité légale d'un enfant. Cependant, la cour supérieure du Québec, en janvier 1997, accordait la garde partagée légale d'un enfant à deux lesbiennes considérant que celle qui avait suivi la grossesse avait les mêmes droits que celle qui avait donné naissance à l'enfant. Ce fait sans précédent et exceptionnel entrouvre une porte, ce qui va peut-être changer bien des choses.

Pour avoir accès à l'adoption d'un enfant, ces deux pistes ont les défauts de leurs avantages : la première, fait que deux hommes ne peuvent être considérés comme les parents légaux du même enfant, l'un des deux partage la garde avec la mère biologique. Les avantages résident dans la simplicité de la procédure, qui n'implique qu'un homme — éventuellement le conjoint de fait — et une femme. Les institutions et les lois ne peuvent venir contrecarrer vos plans. La deuxième, l'adoption, demande de la patience, de la discrétion et de l'argent, mais un homme seul deviendra parent légal de l'enfant À lui de voir s'il veut en partager la responsabilité légale avec son chum s'il est en couple.

Évidemment, il n'existe pas de certificats donnant droit de procréation à un couple hétéro, marié ou pas. De toute façon, il lui est chaudement recommandé de se multiplier (dénatalité oblige), mais personne ne s'inquiète de savoir Si ce couple offre les garanties psychologiques et matérielles suffisantes pour être de bons parents.

Chaque couple hêtéro est libre de se reproduire ou non, sans aucun contrôle de la société. Et heureusement, car ce serait une atteinte aux libertés individuelles. En tant que gai, vouloir un enfant participe d'un désir qui s'accompagne souvent d'une longue réflexion, pour peser le pour et le contre, à envisager toutes les étapes à traverser, à préparer pendant plusieurs années parfois l'arrivée de cet enfant tant désiré, à être confronté au regard d'une société peu encline à l'égard des gais. Mais une chose est sûre : une fois les étapes franchies, le bébé dans les bras, vous l'aimerez sans jamais le regretter.