Le désir de paternité

Être père ou vouloir le devenir

Yves Lafontaine
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Avoir un enfant et l'assumer lorsqu'on est gai n'est ni fréquent ni facile. Huit gais témoignent de leur désir ou de l'expérience qu'ils ont de la paternité. Des témoignages qui nous renseignent sur ce qui ait bougé les gais en ce nouveau millénaire. Contrairement à ce que plusieurs pourraient croire, plusieurs gais vivent au quotidien leur désir de paternité ou la relation avec leurs enfants. “Pour moi avoir un enfant”, explique Charles, “ça faisait partie de l'existence, c'était une sorte d'aboutissement. Je ne conçois pas une vie d'homme — même gai — sans pouvoir me dire qu'après ma mort, il y aura quelqu'un qui me prolongera”. Rétrospectivement, je crois que c'est sans doute pour ça que je me suis marié, malgré que je savais au fin fond de moi que j'étais plus attiré par les hommes.

Jacques, lui, invoque des raisons plus psychologiques à son désir de paternité. “J'y pense régulièrement. J'imagine ce qu'il pourrait m'apporter, ce que je pourrai lui donner. J'ai beaucoup réfléchi sur la manière dont j'aimerais être père. Un père ouvert, sympathique, qui joue avec son garçon, qui partage tout avec lui. En fait, je voudrais être le père que je n'ai pas eu, qui m'a tellement manqué. Celui contre lequel on se blottit lorsqu'on a de la peine, qui nous écoute lorsqu'on veut échanger sur divers sujets. J'ai l'impression que cela m'apporterait beaucoup d'équilibre, que je pourrais enfin vivre, à travers notre relation à tous les deux, ce à quoi je n'ai pas eu droit quand j'étais enfant.”
Les raisons de désirer un enfant sont multiples : besoin de transmettre ses valeurs, de
se réaliser ou d'essayer de réparer un passé fracturé. Néanmoins, la paternité n'est pas Si facilement accessible. Le désir, même le plus impérieux, ne se réalise pas sans difficultés.

Les aléas de l'existence sont parfois les alliés imprévisibles du destin. Ainsi pense Robert, 39 ans, divorcé il y a cinq ans : “Lorsque j'ai rencontré Anne, j'avais dejà eu trois ou quatre relations homosexuelles que je n'assumais pas du tout. Avec elle, j'ai complètement occulté cette période de mon existence. Je me suis marié et nous avons eu dans les quatre années de notre mariage, un garçon et une fille. J'étais très content, je m étais finalement casé et j'étais "normal". Mais mon travail m'emmenait à voyager fréquemment. Et au cours de ces voyages, j'ai commencé à faire des rencontres rapides avec des gars. Un, puis deux, puis trois, puis quatre... Jusqu'au jour où je suis tombé amoureux de l'un deux! Et là, j'ai tout avoué à ma femme. Crise et rupture totale avec elle et les enfants. J e n'ai pu les revoir que huit mois plus tard. J'étais devenu un monstre. Lors du procès et encore longtemps après, il a fallu que je me batte pour pouvoir les revoir un après-midi par mois, puis un week-end. Maintenant, j'entretiens des relations régulières et heureuses avec eux, même s'ils me rappellent parfois des moments dramatiques”.

Le cas de Robert n'est hélas pas une exception et comme un grand nombre de gais divorcés ou séparés, il n'a pas pu faire valoir son droit de garde auprès des tribunaux. Les choses commencent à changer cependant, et de plus en plus: des pères gais obtiennent la garde partagée de leurs enfants. Il est toutefois vrai que l'homosexualité ne jouit pas d'un a priori positif lorsqu'il s'agit de confier un enfant à l'un des parents. Même chose d'ailleurs avec les organismes officiels de protection de la jeunesse.

Ainsi, Si vous êtes un couple gai en mal de progéniture, armez-vous de patience, car les procédures pour l'adoption internationale pourraient être longues et ardues. John, propriétaire d'une chaine de restaurants, essayait depuis longtemps d'adopter un enfant, mais sans espoir. Il s'était inscrit en 1990, avec son chum d'alors, pour en obtenir un, mais sans succès. Aussi, lorsque sa meilleure amie, qui ne peut avoir d’enfant, lui parle d'une filière dans un pays du tiers-monde, il y pense un mois et prend une décision avec elle. Ils adopteront un enfant. “On a monté toute une expédition. Julie a fait établir tous ses papiers à l'adresse de mon domicile, on a passé une évaluation psychologique et une évaluation de nos ressources financières et puis nous sommes partis. Arrivés là-bas, nous nous sommes dirigés vers l'orphelinat et nous avons entamé les formalités d'adoption. Nous avons versé la somme demandée, environ 15 000$ US, et au bout d'une semaine, nous sommes repartis avec la petite Alexandra, que nous venions de reconnaître comme notre fille... Alexandra a maintenant quatre ans et partage son temps entre la maison de Julie et la mienne, située à vingt-cinq minutes de distance seulement... “Évidemment, tout le monde n'a pas les moyens d’"investir" une telle somme pour un enfant. Mais l'obstacle financier n'est pas la plus grande difficulté à laquelle les parents gais soient confrontés. Les problèmes de l'intégration de l'enfant et du quotidien à gérer pèsent lourd.

Réal, 40 ans, a suivi à peu près la même filière d'adoption queJohn et a ramené un petit garçon dans la maison de Brossard où il vivait depuis quatre ans avec Travis, son chum. Bien sûr, ils avaient eu, ensemble, de longues conversations à ce sujet. Et ils étaient d'accord! Mais, peu à peu, Travis s'est senti délaissé. “Passés les premiers mois durant lesquels tout était idyllique avec l'enfant, Travis a pris peur face à l'investissement que cela lui demandait. Il s'est senti piégé, un peu dépassé par la responsabilité que cette nouvelle situation créait. Et puis de mon côté, pris par cet enfant, je n'ai peut-être pas été assez disponible. Enfin, bref, notre relation s'est trouvée remise en question et depuis six ans, je m'occupe seul de l'éducation de mon fils. Travis vient nous voir régulièrement et nous sommes partis à trois reprises en vacances tous les trois ensembles”. Réal ne se sent pas seul. Tout un groupe d'amis et de parents l'entourent pour garder le petit, un soir ou un week-end. Mais aujourd'hui, si c'était à refaire, il ne sait pas...

Yyes, pour sa part, est très heureux de la relation qu'il a avec sa petite Désirée. Elle a quatre ans, lui 36. Elle passe toute la semaine avec sa maman et les week-ends chez son père, où vit aussi Marc. Yves a connu Christine, la mère de sa fille, il y a quinze ans à l'UQAM. Ils sont rapidement devenus de bons amis. Il lui a confié être gai et elle, l'a surpris en lui annonçant être lesbienne. Avec le temps, ils ont mis en commun leur désir mutuel d'avoir un enfant. “Nous n'avons pas eu recours à l'insémination artificielle, mais aux vacances, nous sommes partis à Cape Cod, à Truro, et nous avons conçu cet enfant. J'ai assisté à l'accouchement — j'ai failli m'évanouir deux fois! — et depuis, je suis un père heureux. Désirée est encore à un âge où elle ne comprend pas. Tout juste s'étonne-t-elle de devoir partager son temps entre sa mère et moi. Je redoute un peu le moment où il faudra lui dire la vérité, car il faudra la lui dire ! Mais je pense que cela viendra naturellement, avec des questions sur Marc — ou sur Yolande, la blonde de Christine —, la place qu'il occupe dans ma vie.”

Certains, bien qu'ils considèrent leur relation avec leur enfant très gratifiante et enrichissante, trouvent que bien souvent ça leur nuit dans leur vie gaie. Jacques-Étienne, jeune père de 24 ans, assume son homosexualité depuis 2 ans seulement, et son statut de père fait fuir bien des conquêtes amoureuses. “Dès que je dis que j'ai une petite fille de 4 ans, plus des deux-tiers des gars que je rencontre se poussent.”

Pour Andrew, 36 ans, la vie au quotidien avec son fils Phillip se passe plutôt bien. Il faut dire que Phillip, 17 ans, a librement fait le choix de vivre avec son père. En rupture avec sa mère installée à Chicoutimi, il est arrivé un beau soir il y a deux ans à l'appartement d'Andrew, qu'il n'avait pas revu depuis cinq ans. Quelques coups de fil à sa mère pour stopper les procédures de recherche engagées par la police, et celle-ci consent à ce que Phillip passe les vacances d'été chez son père. “Les vacances durent depuis maintenant deux ans.” Andrew a modifié un peu son existence. Il évite de se balader tout nu dans l'appartement et n'amène jamais de baises d'un soir à la maison. “Je vais plutôt chez eux”, dit-il en riant. “Les vendredis, je sors souvent dans les bars. Mes amis vien-nent à la maison et connaissent bien Phillip. Au début, ça les a surpris, d'autant plus que je ne leur avais pas dit que j'étais père... Dans l'ensemble, je n'ai pas changé beaucoup mon style de vie. Le lendemain de son arrivée, j'ai expliqué à Phillip quelles étaient mes préférences sexuelles. C'est d'ailleurs pour cette raison-là que j'avais quitté sa mère. Je lui fait comprendre que c'était à lui de m'accepter comme je suis, que je ne changerais pas. Je crois qu'il a très bien compris et que, surtout, il ne se sent pas dévalorisé d'avoir un père qui soit gai. J'ai posé également comme condition à ce qu'il reste pour vivre avec moi, qu'il retourne aux études et qu'il rattrape son retard scolaire. C'est chose faite aujourd'hui et je n'en suis pas peu fier! Nous sortons souvent ensemble, au cinéma, au restaurant. L’été dernier, nous sommes partis ensemble un mois en Europe, un trip incroyable que je n'aurais jamais cru possible il y a trois ans. Récemment, il s'est fait une amie et a mis les choses au clair rapidement. Il lui a dit que j'étais gai et que si elle voulait sortir avec lui, elle ne devait pas avoir de problème avec ça. Il ne savait pas que j'entendais, mais ça m'a fait un très grand bien.

Le silence que laisse planer volontairement Robert sur sa relation avec Marc, l'expérience de Réal et de Travis, le simple fait qu'aujourd'hui, au Québec, il n'y ait toujours pas de statut officialisant le l’adoption par les gais sont tous des facteurs qui nuisent à la réalisation d'une aspiration pourtant légitime : celle de la paternité. Celle-ci témoigne de la volonté de plusieurs gais de conquérir des libertés nouvelles qui leur sont aujourd'hui encore très largement refusées.

Associations des pères gais de Montréal
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