Quelques réflexions sur la vie en communauté

Je suis gai. Et puis, ensuite?

Hervé Dumouchel
Commentaires
Il est facile de vivre. Tout simplement. C’est une des plus banales évidences. «Je» suis là, point. J’existe, et dans la mesure que «je suis», je suis mon existence, mon moi. Il n’y a rien de bouleversant à cela. Nous vivons tous, tous les jours, conscients que nos actions s’enchaînent à nos pensées les plus intimes, et qu’elles réalisent, voire incarnent ce que nous sommes. C’est une idée inébranlable, dirait-on. Je suis gai. Voilà c’est dit. Et puis, ensuite ? Cet aveu n’est pas innocent. Désormais, tout mon être a changé. Je suis transformé par un aveu qui révèle mes secrets les plus profonds, les enchevêtrements de ma psyché, mon enfance, mes attitudes esthétiques, ma conscience corporelle, toute ma constitution essentielle ; cet aveu a dévoilé le fil conducteur qui organise et ordonne ma vie : mon désir et ses incarnations diverses. Quelle joie ! Je peux enfin conclure qu’être gai, c’est vivre en communauté. Inéluctablement. C’est la seule façon de se libérer. On pourrait même argumenter que toute politique gaie et lesbienne doit se faire à partir de cet aveu : je suis gai. Malgré les apparences, on aurait tort, car les jeux sont faits d’avance.
Nous oublions parfois, épris par les pulsions de la vie quotidienne, que cet aveu fondamental, n’a pas toujours été possible. Il faut nuancer ce constat. Quelques-uns diront que c’est évident : il y a un siècle ou plus, il était impensable de s’afficher car les conséquences étaient trop néfastes. Ce n’est pas à ces évidences que je veux en venir. Il y en a d’autres beaucoup plus importantes. À savoir que lorsque je dis «je suis gai», j’évoque une catégorie, un être, tout un domaine nouveau qui a été le fruit des nouvelles organisations juridico-médicales mises en place à la seconde moitié du 19e siècle. C’est-à-dire, qu’il n’y a pas toujours eu des gais. Certes, depuis toujours, les hommes se sont aimés entre eux, mais ils n’étaient pas gais, comme nous le sommes. Notre condition moderne se veut ainsi : des nouvelles techniques de mobilisation, de mécanisation et d’organisation sociales qui ont créé, à travers divers discours (médical, psychanalytique, juridique, sociologique, etc.) des populations telles que nous les connaissons aujourd’hui. Nous sommes, dès le départ, des anormaux, des hystériques. C’est ainsi que nous avons été l’objet d’innombrables études, le centre d’un savoir ordonné à travers cet aveu dont nous sommes si fiers. Notre vie quotidienne se voit donc marquée d’avance par des enjeux qui la dépassèrent et formèrent ses conditions de possibilités. Point d’individualisme. Être gai, c’est tout simplement incarner un fait historique a priori. En tenant compte de cela, la vraie question, notre question contemporaine, se poserait donc ainsi : comment vivre sa fierté, son homosexualité assumée, tout en élaborant une politique de libération. Voilà la tension fondamentale qui anime le débat : comment incarner sa liberté lorsque notre corps (politique, moral, désirant) ne nous appartient pas exclusivement ? Y aurait-il espoir ?
N’accusons pas Daniel Pinard de manque de solidarité. Ses choix sont plus nuancés que cela. La position politique articulée par ce dernier ne plaît pas à tous, mais elle tient compte, de façon tacite, des dangers de trop plonger dans son identité gaie en se fiant seulement à une structure sociale et institutionnelle qui ne peut, ne pourrait jamais, transcender ses origines. Il faut élaborer : depuis les années soixante, les bouleversements qui ont marqué les communautés gaies à travers le monde ont permis à celles-ci de se fortifier, de s’affermir et de croître au niveau culturel et économique. La violence a fait place à la tolérance (du moins, on aimerait le croire), et puis ont fait leur apparition le tourisme gai, la «culture gaie», des lieux de rencontre légitimes, voire tout un réseau qui accueille et reflète ce qu’un «gai» devrait être dans nos sociétés libérales. Mais est-ce la voie vers la libération ?
Je crois qu’il faut établir l’équilibre entre institutionnalisation de l’homosexualité et la recherche de la liberté personnelle. N’oublions pas que nous avons tous le droit, le devoir même, de s’inventer à nouveau, tous les jours. Ne succombons pas aux idées reçues. En ce moment de célébration de fierté, prenons conscience que la vraie force de la collectivité se fait à l’intérieur de chacun(e) de nous. L’invention de soi va de pair avec l’émancipation des contraintes institutionnelles qui veulent définir d’avance comment on doit vivre sa vie. C’est en posant un geste concret, actualisé, que l’on incarne son identité politique, un être qui doit toujours se protéger dans un perpétuel jeu de devenir, faute de quoi il s’immobilise dans le status quo.