La notion de placard à géométrie et dimension variables

«Je ne suis pas que ça!»

Yves Lafontaine
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Récemment, un ministre nous faisait remarquer qu'il ne voulait pas que l'on délimite ses identités. En somme, qu'il voulait garder le libre choix de se définir comme bon lui plaisait et que, dans ce sens, il ne voyait pas l’intérêt à dévoiler son orientation sexuelle, de dire qu'il était homosexuel (comme notre intention n’est pas de le forcer à faire sa sortie ou à faire son outing, nous tairons son nom). Il voulait avoir le libre choix de le dire. Et s'il se taisait, c'était au nom de l'intégration plus que du communautarisme qui, selon lui, séparerait plus qu'il inclurait. Pensée pleine de justesse, en somme, qui redonne à chaque individu le droit d'investir les identités qui lui conviennent. Sauf que pour les gais et les lesbiennes, ce libre choix est conditionné par des facteurs extérieurs que personne n'ignore. On le voit bien avec la difficulté que les jeunes gais ont à faire leur sortie du placard, et le lien que l’on établit maintenant avec le très haut taux de suicides chez les jeunes gais. Faire sa sortie, même calculée, c'est prendre un certain nombre de risques. Risque de se faire rejeter par la famille, par ses pairs à l'école, puis, plus tard, risque de ne pas faire la carrière professionnelle souhaitée ou encore de ne pas obtenir de promotion, etc. De récents sondages démontrent qu'entre 60 et 70 % des gais et des lesbiennes ne sont pas sortis du placard sur leur lieu de travail. Ce qui signifie, pour ceux et celles qui vivent en couple, que très peu se prévaudront des nouvelles lois (lois 32 au provincial et C 23 au fédéral) sous peine de voir leur orientation sexuelle affichée. Se taire ne relève donc pas du libre choix, mais des milieux professionnels qui sont encore homophobes, ou s’explique du fait que beaucoup de gais et de lesbiennes ont intériorisé, par expérience et habitude, la peur d'être découverts. Est-ce que ces gais et ces lesbiennes ont vraiment le choix de le dire face aux risques qu'ils prendraient? Pas vraiment, et on peut les comprendre.
Revenons à ce ministre qui fait le choix de se taire. Actuellement, nulle part au Canada ou au Québec, un ministre n'a clairement fait état de son homosexualité. Les hétérosexuels n'ont pas besoin de le dire, puisque dès leur nomination, on parle de leur femme ou de leur mari, de leurs enfants; ils n'ont pas besoin de qualificatifs pour afficher leur couleur. Peut-on simplement penser que le choix du ministre, en se taisant, n'est pas simplement guidé par d'autres motivations, que sont par exemple la crainte de ne pas pouvoir ainsi réaliser ses ambitions politiques, ou encore de voir son électorat le délaisser au profit d'un candidat hétérosexuel? Le calcul que fait ce ministre en se taisant relève de la stratégie plus que du libre choix. Et il n'a peut-être pas tort. Pourquoi sacrifier ses ambitions au nom d'une différence qu'il veut mineure, le choix de l'objet de son désir? Ce ministre envoie clairement comme message que pour réussir en politique, il vaut mieux se taire.
Tout cela démontre qu'il y a une résistance dans notre société à ce que des gais et des lesbiennes affichent ouvertement leur orientation sexuelle. L'homophobie ouverte ou feutrée peut à tout moment court-circuiter la vie de chaque gai et de chaque lesbienne. Il y a à peine trente ans, la double vie, les nombreux mariages de faÇade, étaient le lot de ces gais et de ces lesbiennes qui avaient intégré cette loi du silence et de la clandestinité et qui s'arrangeaient comme ils le pouvaient avec leurs désirs.
Il en va différemment aujourd'hui : les lois protègent, donnent l'égalité, et au nom du respect de chaque personne, chacun peut vivre comme bon lui semble et peut le dire sans être cloué au pilori ou ravalé au ban de la société. Pourtant, le débat perdure encore, parce que l'homophobie est encore présente dans toutes les strates de la société, à l'école comme dans les institutions publiques et privées. Certes, elle ne conduit plus les gais dans les chambres à gaz, on ne les arrête plus à la sortie des bars comme il y a encore à peine dix ans (rappelons-nous la descente du Sex Garage) et surtout, la tolérance ambiante fait qu'il est plus facile de vivre son orientation sexuelle et ses amours, qui peuvent s’épanouir au grand jour, sauf dans son milieu de travail et sauf à l'école.
Ce ministre qui prône la discrétion au nom de l'intégration et de l'inclusion se comporte comme, auparavant, de nombreux autres ministres qui demeuraient de vieux garçons ou qu'un mariage in extremis sauvait de la honte. Comme plusieurs autres qui n'ont pas fait leur sortie du placard, parce que la pression sociale est encore trop forte, il essaie de théoriser sur son choix comme étant le meilleur, critique et se méfie de tous ceux et de toutes celles qui ne cachent plus leur homosexualité. Quand ils le font, c’est en coulisse, pas au grand jour. Un de leur grand leitmotiv est que de s'afficher comme gai ne les réduirait qu'à «ça». Ce qui nous amène, encore, à Daniel Pinard, dont c’est également le discours.
Pinard a longtemps réfléchi avant de faire sa sortie. Mais depuis, il n’a cessé de faire des déclarations surprenantes sur la communauté gaie. Après la pilule pour devenir hétérosexuel, le nouveau porte-parole de Gai Écoute a senti le besoin de nier l’existence de la communauté et de ridiculiser les célébrations de la fierté gaie et lesbienne lors de la conférence de presse lançant la Fondation Émergence de Gai Écoute. Alors que l’on s’attendrait de la part du porte-parole de Gai Écoute à un appel à la tolérance et la reconnaissance du travail accompli par le communautaire, c’est au mépris d’un homme qui ne connaît visiblement pas, et reconnaît encore moins le travail essentiel d’institutions issues de la communauté gaie et lesbienne que l’on a eu droit.
Certains soutiendront que si ce dernier avait fait sa sortie il y a une vingtaine d'années, il n'aurait sûrement pas eu la carrière qu'on lui connaît et que les raisons de son silence étaient guidées par d'autres facteurs — tout à fait louables d'ailleurs — que celui de n'être réduit ou défini que comme gai ou homosexuel. Il est impossible de vérifier cette assertion, mais, par contre il ne semble pas que Claude Charron, qui a fait une sortie autrement plus dramatique et à une époque moins clémente, ne soit réduit qu'à ça de nos jours. Loin de là! Il ne semble pas non plus que Réal Ménard, Svend Robinson, André Boulerice, Michel Tremblay, Michel-Marc Bouchard, André Montmorency, Geneviève Paris, marie-Claire Blais et Yves Jacques ne soient que cela. Les électeurs, les lecteurs et les spectateurs ne s'y sont pas trompés. Et il n’est pourtant pas venu, à aucun d’entre eux, de critiquer — encore moins de ridiculiser — le réseau communautaire (dont est issu Divers/ Cité) qui s’est formé au fil des ans pour aider plusieurs hommes et femmes à accepter leur sexualité et à mieux la vivre.
Mais revenons à notre ministre. Quand nous lui faisions remarquer que les communautés culturelles ou linguistiques à Montréal ne participaient ni à la ghettoisation ni à l'exclusion, ce ministre apportait l’argument que, justement, aucun Asiatique n'était forcé de fréquenter le quartier chinois. Certes, mais un Asiatique reste un Asiatique, un Québécois ou un Montréalais, voire un Canadien. Être gai, ce n'est pas fréquenter le Village, c’est beaucoup plus que ça, mais ça peut AUSSI être ça, sans que cela ne soit une limitation.