Assez, mais pas trop...

De La notion du «just gay enough» à celle du «too much gay»

Yves Lafontaine
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Les Américains sont vraiment forts lorsqu’il est question de lancer de nouveaux concepts. Ils ne ratent d’ailleurs jamais une occasion de le faire. La preuve? Cette brillante notion du just gay enough, concoctée ce printemps par le mensuel Talk. Pour les femmes professionnelles, trentenaires et célibataires, l’homme idéal, leur futur géniteur, celui dont elles tomberont forcément amoureuses, est just gay enough. En clair, gai juste ce qu’il faut. Et d’expliquer ensuite ces professionnelles, que cette délicate touche gaie est ce petit supplément d’âme qui les fait craquer. Le rêve : un gars capable d’arriver les mains tachées d’huile, parce qu’il est tombé en panne sur l’autoroute, pour filer immédiatement devant les fourneaux. Un gars dont l’appartement ne ressemblerait pas à celui d’un adolescent attardé et qui entretiendrait les meilleures relations du monde avec sa mère. Elles peuvent s’appuyer sur Hollywood : Jude Law, Matt Damon, Edward Norton, Vince Vaugh, j’en passe et des plus sexy. Comme si le fameux gars «bien sous tous les rapports» avait cédé la place au gars «bien gai sous tous les rapports». La presse féminine québécoise et canadienne anglaise n’a pas attendu les Américains pour découvrir elle aussi un engouement indéfectible pour les gais. Elle Québec et Clin D’œil ont parti le bal il y a environ deux ans. Femme Plus, Châtelaine et la populaire émission de Canal Vie Les copines d’abord ont sauté dans le train cette année. «Pourquoi je l’aime?» «Pourquoi c’est mon meilleur ami?» «Pourquoi j’aimerais l’épouser?» «Qu’est-ce qu’il a de plus que mes amis hétéros, à part ce bronzage parfait et ces pectoraux saillants? » (Là, j’exagère, mais à peine.)
Évidemment, il est toujours tentant (ah, ego quand tu nous tiens!) d’adhérer à cette image de nous. Toujours bien habillés, toujours disponibles, toujours partants pour sortir, toujours au courant de ce qui se fait de mieux en déco, en mode, en parfums et en lieux de villégiature... et, surtout, toujours capables de leur dire si, oui ou non, cette robe noire leur fait un gros derrière! Que nous soyons persuadés, nous qui vivons le truc d’une manière personnelle, que la réalité est tout autre, importe peu. Même dans la populaire série américiane Sexe dans la ville (Sex in the City), le sujet du just gay enough a bien évidemment été abordé. Charlotte, la galeriste romantique pense sérieusement que l’homme parfait qu’elle a récemment rencontré est gai : il sait faire la cuisine, il est fan des divas et il est bien monté (?). En fait, les femmes semblent se ranger de notre côté et partagent notre propre fantasme du mari idéal, celui que plusieurs gais cherchent désespéremment depuis des années.
Mais comme il existe un just gay enough, il y a aussi, au sein de la communauté gaie, un too much gay, autrement dit «gai un peu trop». Des exemples? «Il m’a emmené au Unity Pub voir et entendre Marleen Ménard», c’est gai comme il faut, mais «il m’a emmené dans un sauna, il a disparu et nous nous sommes fait chacun trois ou quatre gars», c’est trop gai. Finalement, les hétéros ne seraient pas assez gais et les gais le seraient trop. Sans doute faut-il voir, dans cette tendance, une volonté d’édulcorer notre gaititude. Comme si, pour être bien accepté, il fallait nécessairement que le gai se MacDonalise en incarnant l’image que la société et les médias veulent bien diffuser de lui, une image généralement désexualisée et très déphasée par rapport à la réalité.
Souhaitons que la nouvelle année voit émerger plus d’images différentes, «tout simplement gaies», de ce que sont les réalités homosexuelles.