Cohorte Oméga : Le suicide chez les jeunes

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À l'échelle québécoise, les données provenant de l'Enquête sociale et de santé 1992 &endash; 1993 indiquent que 4,5 % de tous hommes de 15 à 24 ans et 3,5 % des hommes de 25 à 44 ans ont eu des idées suicidaires sérieuses (idées suicidaires sans ou avec geste suicidaire) au moins une fois dans leur vie. Or, les données préliminaires provenant des 629 participants d'Oméga ayant complété leur quatrième rencontre offrent un portrait beaucoup plus sombre. Idéations suicidaires et tentatives de suicide
Parmi nos participants, 71,3 % déclarent qu'ils leur est arrivé au moins une fois d'avoir des idées suicidaires (23,5 %, une seule fois et 47,8 %, plus d'une fois). L'âge moyen à ce premier événement est de 19 ans (18,7 ans) alors que chez ceux qui rapportent avoir songé à se suicider plus d'une fois, l'âge moyen au dernier événement est de 30 ans (29,9 ans).
Outre la haute prévalence des idées suicidaires à vie, la fréquence des tentatives de suicide est aussi alarmante. En effet, 36,1 % des participants interrogés à la quatrième rencontre rapportent qu'il leur est arrivé au moins une fois de poser un geste pour tenter de s'enlever la vie (21,4 %, une seule fois et 14,7 %, plus d'une fois). En moyenne, c'est autour de 20 ans que la première tentative s'est produite et chez ceux qui ont posé un geste suicidaire plus d'une fois, le dernier événement s'est produit, en moyenne, vers l'âge de 27 ans (27,3 ans).
Parmi les participants ayant vécu ces idées ou tentatives de suicide, moins de la moitié ont fait appel à quelqu'un, à un service ou à une ressource (43,2 %). Ceux qui ont demandé de l'aide se sont tournés principalement vers un intervenant psychosocial (68,4 %), ou vers un ou une ami(e) (62,9%). Les professionnels de la santé (38,7 %) ou la famille (32,6 %) ont aussi été privilégiés, mais dans une moindre mesure. Moins de 20 % de ceux qui ont fait appel à une ressource ont utilisé les lignes d'écoute telles celles de Suicide-Action Montréal (19,4 %) ou de Gai Écoute (13,6 %).
Le profil des hommes ayant tenté de s'enlever la vie à une ou plusieurs reprises souligne leur vulnérabilité personnelle et sociale face au VIH-sida. D'emblée, ils ont plus de difficultés à maintenir des pratiques sécuritaires et on les retrouve davantage parmi les hommes ayant un faible revenu ou sans emploi. À tous les six mois, ils admettent davantage que les autres participants vivre des problèmes d'ordre socio-économique et une incertitude face à l'avenir. Ils souffrent davantage d'isolement et ont plus de difficultés à entrer en relations avec les autres. Leur détresse psychologique semble plus accentuée et, plus que les autres, ils déclarent vivre des problèmes reliés à leur orientation sexuelle (peur d'être découverts, d'être rejetés, d'être victimes de violence et de discrimination).
Ce dernier constat nous a amenés à explorer certains liens entre les idées suicidaires et la façon dont nos participants semblent avoir vécu leur coming out.

Le coming out
Parmi les participants interrogés, 93,5 % affirment avoir fait leur coming out, en moyenne vers l'âge de 23 ans. Avoir fait son coming out veut dire plusieurs choses pour les participants. La majorité associe le coming out au moment où l'on divulgue son orientation sexuelle aux membres de sa famille (57,5 %) ou aux amis (56,9 %). Mais, pour d'autres, le coming out, c'est aussi le moment où l'on s'accepte soi-même comme gai ou homosexuel (55,7 %).
Au moment du coming-out, une bonne proportion des participants rapportent avoir ressenti un soulagement et une libération. Mais, ces sentiments se sont aussi accompagnés, pour certains, de culpabilité (7,5 %) ou de tristesse (6,3 %), et quelques-uns se sont sentis déstabilisés, déprimés (4,8 %), isolés et rejetés (2,2 %).
Au moment de l'étude, la majorité des participants affirmaient que leur orientation sexuelle était connue de leur mère (86,1 %) et, dans une moindre mesure, de leur père (73,7 %). En général, les parents ont pris conscience de l'orientation sexuelle de leur fils lorsque celui-ci avait 22 ans. À ce moment, les participants rapportent que la qualité de la relation avec leur père était plus ou moins mauvaise, alors que la relation avec leur mère semblait meilleure. De plus, les participants déclarent que la qualité de ces liens s'est nettement améliorée.
Si le taux de divulgation aux parents et aux amis est relativement élevé, au moins le tiers des participants disent qu'ils préfèrent cacher leur orientation sexuelle à certaines personnes, particulièrement à leur patron ou à leurs collègues de travail ou d'études. Dans les faits, seulement 55 % des participants rapportent que leur patron actuel connaît leur orientation sexuelle.
Ainsi, malgré le fait que 93,5 % des participants d'Oméga disent avoir fait leur coming out, il est difficile pour plusieurs d'entre eux de vivre ouvertement leur homosexualité, car ceux-ci se sentent obligés de vivre dans le secret dans certains contextes ou avec certaines personnes, dont les membres de leur famille.

Suicide et coming out
Les données obtenues concernant l'âge moyen lors du coming out et l'âge moyen lors des idéations suicidaires et tentatives de suicide laissent croire à une certaine concomitance de ces événements. En fait, parmi ceux qui ont vécu ces expériences (idées suicidaires et tentatives de suicide), il existe effectivement un lien significatif entre l'âge au coming out et l'âge de ces expériences, plus important encore chez ceux qui ont songé ou tenté de se suicider plus d'une fois.
Ainsi, bien que les idéations suicidaires et les tentatives de suicide soient associées à des conditions complexes et multiples qui dépassent la seule question de l'orientation sexuelle, ces résultats supportent l'hypothèse que le coming out constitue un moment de vulnérabilité accrue pour bon nombre d'hommes gais ou bisexuels.
La haute prévalence des idées suicidaires et des tentatives de suicide chez les hommes gais montréalais, ainsi que les liens observés entre ces événements et l'acceptation personnelle et sociale de leur orientation sexuelle, soulignent l'urgence d'inclure ces préoccupations de façon formelle aux priorités de santé.


Dans le but de faciliter les échanges entre le monde de la recherche et la communauté gaie, les chercheurs de la Cohorte Oméga poursuivent, dans nos pages, la publication d'une série d'articles portant sur des questions d'intérêt pour les hommes gais. À chaque numéro, ils présentent des résultats préliminaires autour de thèmes précis (c'est-à-dire le couple, la sexualité gaie, les gais, etc.), qui dressent un premier profil des 1 300 hommes gais et bisexuels qui participent à leur étude sur l'incidence et les facteurs psychosociaux de l'infection au VIH.
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