Le corps (re)marqué

Body piercing et tatouage chez les participants d’Oméga

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Autres temps, autres moeurs. Les nouvelles générations, tant chez les gais que chez les straights, entretiennent un rapport au corps différent de celui des générations précédentes. Sans nul doute, l’un des éléments qui caractérisent l’époque actuelle, est ce besoin de maîtrise du corps d’abord pour des raisons d’esthétisme et d’individuation plutôt que pour des motifs de rendement et de santé. Le corps a changé de statut : de machine bionique, il est devenu œuvre d’art; d’animal que l’on dompte, il est maintenant l’argile que l’on façonne, la pierre que l’on grave, le marbre que l’on sculpte. On le perce, on le tatoue : on le marque pour toutes sortes de raisons, y incluant par engagement à long terme pour des convictions que l’on a maintenant et auxquelles on voudrait adhérer à tout jamais. Cette marque devient la signature, plus ou moins indélébile, d’un contrat avec soi-même. Parmi les participants d’Oméga, 39% portent au moins l’une ou l’autre de ces marques distinctives, ce qui est certes plus fréquent que dans la population hétérosexuelle, considérant les mêmes groupes d’âge. De façon plus précise, 24% ont au moins un piercing, 7% ont au moins un tatouage et 8% sont à la fois percés et tatoués. Qui sont donc ces hommes au corps (re)marqué? À première vue, on serait tenté de considérer le body piercing et le tatouage comme deux gestes répondant aux mêmes impératifs. Effectivement , les hommes qui se sont fait percer et ceux qui se sont fait tatouer ont certains points en commun. Par contre, ils semblent aussi appartenir à deux sous-cultures différentes. Les premiers points communs relèvent de conditions socio-économiques. Ce sont plus souvent les hommes moins scolarisés ou moins fortunés qui ont demandé ce type de services d’ordre esthétique. En ce qui concerne le tatouage, ces liens avec les facteurs socio-économiques sont indépendants de l’âge, puisqu’on retrouve à peu près autant d’hommes tatoués parmi les 30 ans et plus (13%) que parmi les moins de trente ans (16%). Par contre, en ce qui concerne le body piercing, le phénomène semble définitivement plus ancré chez les moins de trente ans (41%) bien qu’il soit tout de même populaire chez les trente ans et plus (24%).
Un autre point commun semble lier ces deux gestes à des dimensions culturelles. En fait, ce sont les hommes qui parlent une autre langue que le français que l’on retrouve plus souvent chez les hommes au corps marqué. Cette observation explique sans doute pourquoi, pour certains, ces soins corporels ont été prodigués dans un autre pays (37% des tatouages et 47% des piercings ont été faits à l’extérieur du Canada). Il est aussi fort probable que d’autres (les Québécois francophones, par exemple) aient tout simplement profité d’un voyage pour succomber à la tentation d’un nouveau look ou réaliser une fantaisie souhaitée depuis longtemps.
Les derniers points qui relient ces hommes tatoués et percés sont d’un tout autre ordre et laissent transparaître leur propension à la quête de sensations fortes de toutes sortes. Ces hommes aiment plus le risque que ceux qui n’ont pas fait marquer leur corps. Plus que ceux-ci, ils rapportent avoir, par le passé, consommé des drogues par injection ou avoir donné ou reçu des faveurs sexuelles en échange de drogues, d’argent ou de biens et services. S’arrêtent là les points communs...
Le piercing est un phénomène de plus jeunes. Les hommes percés ont l’habitude de fréquenter le Village et sont plus régulièrement dans les bars. En revanche, comme les moins de trente ans, ils sont moins présents dans les saunas. Leur assiduité à fréquenter le milieu gai d’abord pour des motifs de socialisation semble toutefois les rendre plus vulnérables aux pressions de ce même milieu. Plus que les autres, ils disent qu’ils se sentent obligés d’avoir un look qui correspond à ce qui est valorisé dans cet environnement. Sur le plan sexuel, ils se distinguent par une fréquence plus élevée de pratiques à connotation plus sensuelle et affective que génitale. Ils embrassent plus souvent leur partenaire et aiment davantage la masturbation réciproque. Par ailleurs, on les retrouve plus parmi ceux qui recherchent davantage à travers leur sexualité, la diversité, l’intensité et la créativité plutôt que l’abondance.
Pour leur part, les hommes tatoués ont un profil un peu plus atypique. Une plus forte proportion d’entre eux ont passé leur adolescence à Montréal. L’accessibilité accrue à ce type de services à Montréal plutôt qu’en régions explique sans doute ce résultat. De plus, plusieurs d’entre eux entretiennent une certaine ambiguïté à l’égard de leur orientation sexuelle. En fait, on retrouve les hommes tatoués davantage chez ceux qui se définissent comme bisexuels ou chez ceux qui rapportent avoir eu des relations sexuelles avec une femme dans les six derniers mois. Ils sont aussi plus nombreux parmi ceux qui s’injectent encore des drogues. Leur rapport à la sexualité a ses propres spécificités. Par exemple, les hommes tatoués intègrent plus souvent que les autres l’usage d’objets sexuels à leurs scénarios sexuels. De plus, ils sont davantage des adeptes de pratiques sadomasochistes.
L’intérêt d’Oméga pour le piercing et le tatouage est évidemment lié au risque possible de transmission du VIH lorsque ces gestes sont posés dans de mauvaises conditions. Il faut ajouter que, jusqu’à présent, aucun des hommes participant à l’étude et ayant été infecté par le VIH ne semble avoir contracté le virus de cette façon. Notre regard sur ces phénomènes est donc extrêmement réduit et ne nous permet pas d’apporter une réflexion substantielle sur les sens et significations de ces pratiques dans le contexte gai. Tout au plus, nous pouvons avancer qu’ils sont porteurs de sens tout à fait personnels à l’individu (individuation, contrat avec soi-même, maîtrise de soi, punition,...) et de sens très sociaux ou culturels. De façon très naïve et caricaturale, les profils succints que nous avons dressés laissent croire que le body-piercing serait, par exemple, plus près de la culture rave et circuit-parties alors que le tatouage s’apparenterait davantage à la culture S/M ou à la culture de la rue. Ainsi, en plus d’être un corps (re)marqué, le corps percé et tatoué est un corps qui souligne son engagement par rapport à soi-même et par rapport à un certain groupe social d’appartenance qui a ses propres codes et rituels.


Afin de faciliter les échanges entre le monde de la recherche et la communauté gaie, les chercheurs de la Cohorte Oméga poursuivent, dans nos pages, la publication d’une série d’articles portant sur des questions susceptibles d’intéresser les hommes gais. Dans chaque numéro, ils présentent des résultats autour de thèmes précis (le couple, l’identité sexuelle, les lieux de socialisation, etc.) qui dressent le profil des 1600 hommes gais et bisexuels qui participent à leur étude sur l’incidence et les facteurs psychosociaux de l’infection au VIH. Vous êtes cordialement invités à réagir aux articles. Faites parvenir vos commentaires par courriel (omega@minet.ca et redaction@fugues.com) ou par courrier (855, boul. de Maisonneuve Est, Montréal, H2L 1Y8).