Bilan positif pour un colloque où furent débattus les axes de revendications à prioriser

Les pendules à l'heure et l'état des lieux

Denis-Daniel Boullé
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Une journée a suffi pour que les représentants d'organismes et les personnes intéressées par la thématique définissent les différents axes de recherche et de revendications pour les années à venir en ce qui a trait au devenir des gais et des lesbiennes. Une façon rapide et efficace de rappeler que deux lois essentielles ne doivent pas faire oublier les blocages, les freins et les irritants auxquels sont confrontés les gais et les lesbiennes. La priorité des priorités dégagée lors de la plénière : l'éducation. L'homosexualité y est absente, mais pas son corrolaire, l'homophobie. L'ouverture du colloque a été l'occasion de rappeler que les organismes communautaires restaient le fer de lance des changements. Grâce à leur connaissance du terrain et à leur expertise, ils sont des joueurs importants dans les actions à mener. Sous la co-présidence du député fédéral Réal Ménard et du député provincial André Boulerice, le Colloque a accueilli André Boisclair, ministre de la Solidarité sociale. Pour la première fois depuis sa sortie du placard, le député de Gouin livrait sa pensée sur sa vision des gais et des lesbiennes dans la société. Une vision qu'il qualifiait lui-même d'utopique et qui place le citoyen au-dessus des autres identités particulières qui peuvent le composer, qu'elles soient linguistiques, ethniques, religieuses ou encore sexuelles. André Boisclair a souligné qu'il se méfie de tout ce qui peut atomiser la société, refermer des groupes de personnes sur des particularismes qui isolent. De là sa réticence à vouloir que les organismes communautaires soient subventionnés, préférant plutôt des programmes de grande envergure intégrés aux politiques ministérielles (voir pages 50 et 52).
Bel exercice de démocratie pour la Table de concertation, puisque en réplique à André Boisclair, les participants ont accepté le contre-discours de Louis Godbout (voir page 54). Histoire en fait de lancer le colloque en rappelant quelques valeurs qui — les applaudissements l'ont confirmé — semblaient partagées par l'ensemble des participants au colloque. Selon l'ancien président des Archives gaies du Québec, il ne peut y avoir de libération et d'avancement sans visibilité, individuelle comme collective. Forts de ce rappel, les participants ont pu s'attaquer au menu du jour.
Cinq ateliers permettaient à chacun de dresser un bilan et d'avancer des propositions. Premier constat : depuis la publication du rapport de la Commission des droits de la personne, De l'illégalité à l'égalité, en 1994, et les États généraux de 1996, de grands pans des recommandations sont restés lettres mortes. Si le milieu de la santé a bougé, si les rapports avec la police ont évolué, et si on peut tabler sur les changements législatifs (lois C-23 et 32), d'autres secteurs ont été laissés de côté, dont celui de l'éducation. En fin de journée, les rapporteurs des différents ateliers ont détaillé à tour de rôle la liste des objectifs à atteindre.
L'éducation sera le cheval de bataille de la Table de concertation pour les années à venir. Avec la sortie de l'étude sur le suicide chez les jeunes gais, l'impossibilité pour des organismes tels que le GRIS, Projet 10 ou encore Ruban en route de pénétrer dans la plupart des écoles, on constate la solitude, l’isolement, et le manque de soutien pour les jeunes gais et lesbiennes et l’absence d’informations pour leurs condisciples hétéros. De même, les enseignants gais et lesbiennes se sentent isolés, ont peur des parents et des collègues et ne savent ni comment intervenir auprès des jeunes gais et lesbiennes victimes d'ostracisme, ni comment lutter contre les propos injurieux tenus par d'autres étudiants. Un bilan très sombre qui ne reflète pas les valeurs de respect défendues par le Québec et inscrites noir sur blanc dans la charte. Le milieu scolaire ignorerait par peur, par préjugés aussi (l'homosexualité serait toujours synonyme de pédophilie dans la tête de bien des gens), la douloureuse réalité de jeunes gais et de jeunes lesbiennes confrontés à un milieu hostile et qui peuvent compter actuellement sur le secours de pratiquement personne. En somme, il faut parler d'homophobie systémique au sein du monde de l'éducation.
Il faut donc là aussi briser le silence comme ce fut le cas avec le racisme et le sexisme. Une véritable information doit toucher aussi bien les élèves que les professeurs, les parents et tous les intervenants du milieu éducatif. Bien entendu, la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), qui est aux premières loges, prépare un plan d'action (la très récente ouverture de la C.S.D.M. — voir en page 80 — est est bien la preuve). André Boisclair s'est engagé à soutenir un projet qui irait dans ce sens. La Table de concertation demandera donc des audiences publiques ainsi qu'une rencontre avec le ministre de l'Éducation. La proposition fut bien accueillie et soutenue par Gérard Fillion, président de la Commission des droits de la personne. Dans son discours, ce dernier s'est engagé à proposer aux autres membres de la Commission la tenue d'audiences publiques s'appuyant aussi sur le cours de citoyenneté introduit au secondaire. «Les valeurs inscrites dans la Charte doivent faire l'objet d'un enseignement dans le cadre de ce cours», a-t-il déclaré. «La lutte contre les préjugés et l'intolérance homophobes doit occuper sa place dans cet enseignement, et la C.D.P. est prête à appuyer des démarches dans ce sens.»
Discours important que celui de Gérard Fillion, qui rappelait le chemin parcouru par les gais et les lesbiennes depuis vingt-cinq ans, sans éluder le chemin qui reste à parcourir. Ainsi Gérard Fillion a-t-il rappelé comment la Commission avait eu gain de cause dans la définition de conjoint survivant prévue à la loi des régimes de rentes dans l'affaire des quatre veufs. Tout comme il s'est étonné de l'attitude du gouvernement qui selon lui «utilise cette cause pour contester la compétence de la Commission à effectuer des enquêtes dans un cas où le problème de fond est réglé. Cette décision cause préjudice aux quatre demandeurs alors que la Cour supérieure a reconnu la légitimité de leur contestation».
En somme, les représentants politiques présents ont eu droit à un cours accéléré et intense sur les attentes des communautés gaies et lesbiennes. En vrac et dans les constats de chaque atelier, nous recensons le mariage, la modification du Code civil, la filiation et tout ce qui touche à l'homoparentalité (adoption et procréation artificielle), la surveillance de la presse quant à la représentation des gais et des lesbiennes, le manque de subventions des organismes culturels, la santé des plus âgé(e)s, la prévention du sida face au relâchement du sécurisexe chez les plus jeunes, l'immigration, l'accueil des réfugiés gais et lesbiennes... Toutes ces problématiques pourraient être entendues, débattues et parfois résolues, s’il existait une instance qui puisse statuer et formuler des recommandations auprès du gouvernement et des grands partenaires sociaux et privés. De là l'idée défendue, au sein de l'atelier politique, de la création d'un Conseil du statut des gais et des lesbiennes qui veillerait à sensibiliser la société aux préoccupations légitimes des gais et des lesbiennes.
Si en toile de fond on retrouvait le débat qui a secoué le petit monde communautaire quant à la meilleure attitude à adopter face à une personnalité publique qui fait sa sortie du placard, et cela en présence du ministre de la Solidarité, le colloque a permis de renouer le dialogue entre les différents joueurs, de préciser les positions de chacun et d'établir les règles du jeu pour atteindre les nouveaux objectifs. En somme, le colloque a démontré la détermination des organismes communautaires à demeurer des partenaires majeurs dans le développement des communautés. Il a redonné aussi à La Table de concertation un rôle de premier plan pour développer les communautés. André Boulerice, député provincial de Sainte-Marie-Saint-Jacques, rappelait dans sa courte allocution qu'il n'avait jamais cru que la loi 32 était la fin du monde. Le samedi 23 septembre dernier, il prêchait devant des convertis.