Parce que nous sommes tous Québécois et Québécoises

EXTRAITS DU discours prononcé le 23 septembre 2000 par le ministre de la solidarité sociale

André Boisclair
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Bien de l’eau a coulé sous les ponts depuis que j’ai eu l’occasion de m’exprimer devant les membres des communautés gaies et lesbiennes. (...) Une loi reconnaissant les conjoints de même sexe a été adoptée par l’Assemblée nationale. La Chambre des communes a fait de même. Et sur un tout autre registre, celui-là beaucoup plus personnel, j’ai accepté, non pas de sortir du «placard», (ceux qui me connaissent savent qu’en réalité ça fait plus de dix ans que je l’ai fait), mais plutôt, en juillet dernier, j’ai accepté de parler publiquement, pour une première fois, de mon homosexualité. Aujourd’hui, j’ai envie de vous dire avec d’autres mots, mais peut-être avec davantage d’émotions, un peu la même chose. (...) Je suis avant tout citoyen. Je suis fier, et très fier de ce que je suis, de ma famille, de mes amis et, entre autres choses, de mes réalisations politiques. Mon orientation sexuelle n’est pas le vecteur déterminant de mon identité. Mes rapports avec les autres ne se construisent pas à travers une communauté, mais bien à travers des rapports avec des personnes. Si j’en choque certains, je n’hésite pas à répliquer que le choix de mon identité m’appartient. Il n’appartient ni à une communauté, ni à (...) Fugues. Finalement, oui, je me méfie de l’idée d'une communauté homosexuelle où les membres partageraient une culture unique et des valeurs propres. Et oui, je me méfie particulièrement de ceux qui prétendent parler au nom de la communauté. (...) Il y a des points de vue différents chez les gais et lesbiennes, il est vrai que certains points de vue rassemblent davantage, mais ces points de vue, par définition, ne sont pas partagés par tous et toutes. Les journalistes qui parlent «au nom de la communauté» doivent se le tenir pour dit. La communauté gaie, s’il en est une et une seule, est d’abord riche de la diversité des opinions des personnes qui l’habitent.

Aujourd’hui, puisque nous parlons d’avenir, puisque nous parlons de bâtir, je veux partager un rêve, je veux avec vous rêver d’un Québec, d’un Québec que j’aime, ma patrie, pour laquelle j’essaie de donner, comme d’autres d’ailleurs, et comme vous, militantes et militants rassemblés, le meilleur de moi-même. Ce rêve, il emprunte des matériaux au réel, mais il applique à la société du quotidien, une société imaginée. Utopie, direz-vous? Mais (...) [d]evant l’aspérité du suicide chez les jeunes gais, devant l’aspérité de la discrimination, devant l’aspérité de l’homophobie, il nous faut un idéal. Cet idéal, je le nourris non pas par mon appartenance à la communauté, je le nourris d’abord et avant tout par mon appartenance à titre de citoyen. Mon idéal, c’est d’être toujours, en tous lieux et avant toute chose, un citoyen, un Québécois. Cette appartenance me donne accès à un patrimoine de droits et de responsabilités. (...) J’ai fait un choix : celui de travailler à bâtir des institutions publiques communes, capables de nous rassembler et dans lesquelles tous et toutes peuvent se reconnaître et s’exprimer.
C’est donc au nom de ma citoyenneté que je réclame l’égalité, et non pas au nom de mon homosexualité. Et comprenez-moi bien : à l’initiative de gens courageux, à l’initiative aussi de gens affamés de liberté est apparue l’idée de la communauté à Montréal, le Village, lieu de vie ou de passage. Et cela, faut-il le rappeler, sous le poids de l’homophobie et de la violence et avec l’élan de la littérature, du théâtre et de l’économie. Mais entre ces réalités et le désir de certains de consacrer des coutumes gaies au rang de fondement distinctif des personnes, il y a une nette différence. Pour moi, ceux qui élèvent l’orientation sexuelle au rang de fondement distinctif dans la nature de nos rapports interpersonnels prélèvent une dose d’humanité dans nos rapports. Ceux qui pensent ainsi modifient la nature des personnes. Ils font autre chose des gais et lesbiennes de ce qu’ils sont dans l’ordinaire des choses, dans la vie de tous les jours. (...)
Je plaide donc ici, ce matin, devant vous, pour l’utopie «citoyenne». Je dis «utopie» parce qu’il n’existe pas de société «citoyenne» modèle. Je plaide, cependant, l’utopie parce que pour moi l’atteinte de l’égalité dans les faits pour les gais et lesbiennes se trouve ni dans un héritage à conserver fidèlement ni dans un effort pour détourner le courant de l’histoire. L’acquisition de nouvelles libertés se trouve dans l’exercice d’une citoyenneté partagée et comprise par tous et toutes, dans l’exercice d’une citoyenneté active qui reconnaît à la fois, la richesse de la diversité des personnes et à la fois, le partage d’un patrimoine de droits et de responsabilités. Une citoyenneté qui s’exprime dans un corpus de lois. Une citoyenneté qui s’exprime dans une langue commune : le français, dans une reconnaissance des droits de la minorité anglophone et des nations autochtones.(...)
Vous comprenez donc peut-être mieux pourquoi je me méfie profondément des étiquettes. Je suis gai bien sûr, mais je suis aussi démocrate, souverainiste, progressiste, attaché aux valeurs humanistes. Je veux bâtir un Québec plus fort et plus solidaire, etc… Je ne suis donc pas que gai. La vie, si belle, si riche et si complexe ne peut se résumer au port d’une étiquette qu’elle soit de gai, de noir, d’handicapé ou d’immigrant… Nous devons bien ancrer nos identités, accepter ce que nous sommes, mais aussi dépasser la camisole de force des étiquettes. D’ailleurs, les étiquettes, les catégories n’ont-elles pas été utilisées dans l’histoire pour maintenir le pouvoir des majorités et aussi parfois subtilement pour limiter le droit de parole des minorités aux enjeux qui les interpellent directement? Je pense que nous avons tous et toutes le pouvoir de faire bouger notre peuple et peut-être aussi tous et toutes l’obligation d’y donner le meilleur de nous-mêmes. Il y a plus de dix ans, j’ai fait le choix de m’exprimer à l’Assemblée nationale et mérité la confiance des électeurs de mon comté. D’autres font des choix différents et c’est très bien. Par exemple, l’action communautaire, l’engagement civique et sociale transforment tout autant notre peuple et enrichissent aussi la démocratie. Mais, où que nous œuvrions, ne sommes-nous pas tous engagés dans la lutte contre l’ignorance et les préjugés? Ne sommes-nous pas tous engagés à faire, chacun à notre façon, avancer notre peuple? La question est donc de savoir comment ensemble nous pouvons avancer.
Concrètement, la bonne santé financière des groupes communautaires ne peut tout résoudre. Financer des groupes qui aident des gais et des lesbiennes, c’est bien, et c’est très bien. Travailler dans les institutions publiques à éduquer, à faire comprendre la réalité des gais et lesbiennes aux policiers, aux infirmiers et aux infirmières, aux médecins, aux travailleuses et aux travailleurs sociaux, aux juges, c’est aussi très bien. Le danger serait de croire que la responsabilité d’agir sur la réalité des gais et des lesbiennes n’appartient qu’aux gais et lesbiennes. Cette responsabilité appartient à tous les Québécois, à toutes les Québécoises et oui, au gouvernement. Par exemple, le travail de Gai Écoute doit être enrichi par des efforts de formation auprès des employés de CLSC partout au Québec, pas seulement à Montréal. La clé réside dans le dialogue toujours à refaire entre les organismes communautaires, les organismes de défense des droits et les institutions publiques. La clé réside aussi dans le dialogue entre les intervenants et les citoyens qu’ils servent de même que dans l’effort réciproque à faire pour que les services soient toujours mieux adaptés. C’est dans cette rencontre que nous gagnerons davantage d’égalité.
Dans la même veine, quand la loi 32, loi sur les conjoints de fait, a été adoptée, tout le Québec a gagné. On ferait une erreur de penser que le gouvernement a fait «un cadeau aux gais et aux lesbiennes».
Alors, Québécois et Québécoises, quel défi devons-nous relever? (...) Pour moi, davantage de liberté pour les gais et les lesbiennes passe par une meilleure connaissance, par tous, des institutions et des valeurs démocratiques québécoises. Cela se passe à l’école, par l’apprentissage de la démocratie et le soutien à la formation civique. La réforme de l’éducation ne serait pas complète si l’on ne consacrait pas temps et argent à faire la promotion des valeurs, des droits et des responsabilités contenus dans nos lois et dans la Charte québécoise de droits et libertés. Ce patrimoine que nous partageons est riche. Il est constitué de toutes sortes d’apports, de la contribution de gens nés ici ou ailleurs, de la contribution de générations successives. Ce patrimoine continue d’être une synthèse toujours en mouvement. (...) Concrètement, il faut, entre autres, enseigner à l’école qu’on ne peut pas faire de la discrimination sur la base de l’orientation sexuelle. Il faut enseigner à l’école que tous ont droit à la dignité et au respect. Les jeunes dans les écoles doivent avoir l’occasion de réfléchir sur les conditions nécessaires pour que chaque Québécois et chaque Québécoise puisse avoir droit, dans le respect des règles communes, à la différence. L’enjeu est de taille. Vous avez bien raison de placer l’éducation au haut de votre liste.
Et, quant à parler d’utopie, Tocqueville a dit un jour que l’individualisme est la rouille de la démocratie. Je voudrais, en m’inspirant de ses propos, espérer que les gais et les lesbiennes, en particulier, s’engagent davantage dans l’action civique. À cet égard, j’ai hâte de voir si, ce soir, à la marche de la Fondation Farha, il y aura autant de monde qu’à la marche de la Fierté gaie. Comment se fait-il que bien des gens sont prêts à payer des fortunes pour sortir un soir, mais demeurent trop souvent silencieux à vos appels? Oui, le gouvernement a la responsabilité de financer les organismes de défense des droits, mais si les propos et les façons de faire des leaders rassemblent, ces derniers devront passer un test, celui d’un plus grand engagement de tous et de toutes. Ce n’est pas le temps de baisser les bras. Oui, grâce à notre travail, grâce au droit, nous avons fait des gains, mais encore aujourd’hui, un devoir de vigilance s’impose. Peut-être une des façons de mobiliser davantage, c’est de rappeler que nous sommes, avant tout, des Québécoises et des Québécois. Peut-être est-ce en invitant, au nom de notre citoyenneté, tous les groupes progressistes à définir une plate-forme commune que nous y arriverons. Il y a des paradoxes dans notre société, mais une chance, il y a des utopies! (...)

 

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EXTRAITS DU discours prononcé le 23 septembre 2000 par le ministre de la solidarité sociale

Aujourd’hui, puisque nous parlons d’avenir, puisque nous parlons de bâtir, je veux partager un rêve, (...)

Publié le 06 février 2002

par André Boisclair