Discours prononcé le 23 septembre 2000

Contre-discours d'un militant

Louis Godbout
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Depuis plusieurs mois, nous entendons un discours du pouvoir qui se veut sympathique, bienveillant et rassurant. Il nous est même servi par le truchement d’homosexuels qui sont ou devraient être nos alliés naturels. C’est pourquoi certains d’entre vous me trouveront peut-être bien malvenu d’élever une voix critique. Pourtant, nous sommes réunis ici non pas pour célébrer les acquis, mais pour constater notre situation présente et élaborer nos stratégies futures. Cette situation, nos gouvernements nous la peignent plutôt rose. Depuis des mois, ses représentants, lois 32 et 23 en main, se pètent les bretelles. Ils voudraient que les gais et lesbiennes leur soient éternellement redevables pour ces avancées; alors que réclamées depuis si longtemps, elles ne se sont matérialisées que sous la menace de contraintes judiciaires jumelées aux pressions des lobbies gais. Est-ce donc être bien cynique que de flairer dans cette complaisance soudaine une large part de récupération politique? Je ne crois pas. Pourquoi? D’abord, parce qu’il me paraît évident que nos gouvernements n’ont nullement agi afin de réparer les discriminations du passé, non plus que pour éliminer une fois pour toutes celles qui demeurent. À preuve, la loi 32 n’aidera en rien les milliers de Québécois qui ont déjà perdu leurs compagnons de vie, dont plusieurs, comme vous le savez, ont été emportés par le sida. De surcroît, l’appel logé dans l’affaire des quatre veufs est un véritable scandale, que des explications juridiques contournées, et qui ne sont que poudre aux yeux, n’excusent en rien. Il ne suffisait pas de faire cesser l’injustice, il fallait aussi la réparer, ce à quoi le gouvernement se refuse toujours.
Pour ce qui est de la loi 23, entachée de cette clause qui définit le mariage comme étant exclusivement l’union d’un homme et d’une femme, elle illustre non seulement la réticence avec laquelle le fédéral a reconnu nos unions, mais aussi toute l’hypocrisie et l’homophobie qui l’habitent encore. Car prétendre vouloir éliminer la discrimination tout en l’inscrivant en toutes lettres dans le texte de loi, ce n’est pas une astuce pour faire taire les récalcitrants, c’est une honte!
Malheureusement, ce ne sera pas la seule honte à surmonter, car dans l’immédiat, ceux qui voudront profiter de ces demi-mesures gouvernementales devront s’afficher sans aucun encouragement. Par exemple, dans la Déclaration de revenus de 1999, rien n’annonce des changements majeurs pour les gais et lesbiennes. Pour être au fait, il faut se reporter à la définition de conjoint en page 10 du Guide, et y trouver ces quatre mots «ou du même sexe». Voilà tout. Il n’y a rien d’autre pour attirer notre attention. Les exemples qui suivent nous parlent de Francine et Gilles, de Luc et Denise, mais pas de Pierre-Paul et Louis ou de Carole et Chantal. Encore une fois, nous demeurons invisibles, passés sous silence, un silence lourd de mépris. Gageons que dans ces conditions, les gais et lesbiennes ne seront pas nombreux à avoir fait leur coming out au Ministre des Finances.
Non seulement le gouvernement ne nous encourage pas à exercer nos droits, il s'évertue à faire de l'homosexualité une question de vie privée. Il y a même de soi-disant représentants de nos communautés, amis du pouvoir et profiteurs d'un patronage éhonté, qui font ces jours-ci, au nom de la vie privée, l'apologie du placard. Pourtant, comme nous le savons tous, ce concept est un piège. Car comment obtiendrons-nous de nos employeurs des avantages pour nos conjoints, si nous ne nous affichons pas? Comment construirons-nous notre communauté, si l'homosexualité n'est qu'une pratique sexuelle qu'il est de bon goût de ne pas discuter? Comment pourrons nous redécouvrir notre culture et notre histoire, si ce n'est qu'une histoire de cul?
Même Stockwell Day a déclaré que l'homosexualité est une affaire de vie privée, et a donné, en les répétant, un autre sens aux paroles de Pierre-Elliott Trudeau qui disait que l'État n'a rien à faire dans la chambre à coucher des citoyens. Ces déclarations d'un homophobe notoire auraient dû dessiller les yeux de ceux qui se sont laissé berner, mais tel n'est pas le cas. Ils continuent de croire qu'ils auront le beurre et l'argent du beurre, le confort intime du placard et la reconnaissance sociale.
Il est temps que nous réaffirmions nos valeurs et nos principes fondamentaux, ceux qui jalonnent la route de notre affranchissement personnel et communautaire : continuons de croire que la vérité nous rendra libre, que le coming out est la clef de la libération; combattons l'homophobie, et sachons la reconnaître, même quand elle est en nous; apprenons à vaincre la honte, soyons visibles et fiers; redécouvrons notre histoire et faisons découvrir notre culture à ceux-là mêmes qui en nient l'existence; construisons notre communauté en renouvelant notre engagement. Pour que la Table de concertation ne devienne pas la Table de compromission.