Une plus grande différenciation sociale des populations homosexuelles

Mondialisation, produits de consommation et minorités sexuelles

Noël Saint-Pierre
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Un des phénomènes reliés à la mondialisation est la réduction de la population au statut de «consommateurs». Les services publics, comme la santé, de même que la culture, ne sont que des produits de consommation, d’après cette théorie. Cette notion a des effets notables chez les gais et les lesbiennes. Dans les pays occidentaux, les différences de classe sociale n’empêchaient pas toujours les fréquentations entre gais ou entre lesbiennes de niveaux sociaux différents. Au-delà des classes sociales ou même des différences ethniques, des expériences individuelles d’oppression liaient souvent des personnes de milieux très différents qui avaient vécu des expériences plus ou moins semblables. Cette notion de «communauté», d’avoir des choses «en commun» avec d’autres êtres humains, s’ajoutait à des phénomènes qui relèvent de la notion de phantasmes sexuels1 pour faciliter la cohabitation de personnes de classes sociales ou de races différentes dans des espaces publics communs.

L’émergence de la notion que les gais et les lesbiennes constituent un groupe de consommation et la réduction de la liberté sexuelle à une question de beauté physique et de consommation tendent à modifier la situation au sein des populations homosexuelles.
Il est intéressant de noter que l’émergence de la notion «d’argent rose» réconforte autant ceux, parmi les gais et les lesbiennes, qui ne veulent pas aller au bout de leur processus de libération personnelle que ceux qui prétendent que les «gais sont des privilégiés».2

Chez les premiers, on affirme que «tout est réglé» en ce qui concerne l’égalité des droits des gais et des lesbiennes. On trouve chez ce groupe des personnes ceux qui ont, en général, réussi au niveau professionnel et qui ont bénéficié de l’acceptation croissante des homosexuels dans les milieux du travail. Ces personnes se définissent elles-mêmes comme de «bons» gais, présentables et respectables, et demandent d’être acceptées par la société du fait du pouvoir d’achat des membres de leur communauté. Il y a, au Québec, peu d’implication financière de ces personnes dans la promotion des droits des gais et des lesbiennes moins fortunés ou même dans celle des organismes communautaires gais et lesbiens.

On assiste depuis quelques années à une ségrégation constante, du moins chez les hommes gais, découlant du statut social. Pour l’ensemble de la population, l’image publique de la réussite économique comme principale image de marque des gais et des lesbiennes marginalise encore davantage ceux et celles qui ont particulièrement souffert de la discrimination et qui sont victimes de discrimination fondée sur la condition sociale, le sexe ou l’origine ethnique en plus de celle fondée sur l’orientation sexuelle.

On peut parler de «laissés-pour-compte» au sein des communautés homosexuelles, et leurs problèmes sont de moins en moins vus comme des problèmes de l’ensemble de «la communauté».

Cette image de «réussite» et la réduction des gais et des lesbiennes à des groupes de consommateurs aident ceux qui s’opposent à la conquête de l’égalité.

On notera qu’à chaque étape de la conquête des droits des gais et des lesbiennes, des représentants du pouvoir politique, dont certains sont eux-mêmes homosexuels, prétendaient que la dernière avancée législative établissait l’égalité totale des homosexuels et des hétérosexuels. La réussite professionnelle de certains gais et lesbiennes et la présence de personnalités politiques dans des réceptions de regroupements commerciaux «gais» justifient des affirmations de politiciens voulant que la discrimination n’existerait plus au Québec contre les gais et les lesbiennes.

De même, il est de plus en plus à la mode chez des hétérosexuels «branchés» et pas nécessairement ouvertement homophobes de prétendre que les gais et les lesbiennes constituent une catégorie de privilégiés, qui aurait la vie facile, sans l’obligation d’élever des enfants, avec un mode de consommation impensable pour les hétérosexuels. Cette nouvelle idéologie s’oppose à des manifestations publiques des communautés gaie et lesbienne et prétend que l’homosexualité prend trop de place dans les médias. Ses représentants ne sont pas des homophobes avoués et ont été par moments, dans le passé, des alliés des gais et des lesbiennes. Ils occupent une place importante dans la presse culturelle du Québec et participent à la formation des opinions d’une bonne partie des intellectuels.

Il est en effet difficile pour des membres d’un groupe majoritaire de subir continuellement les récriminations d’une minorité. Si on ne vit pas les problèmes de cette minorité, il est facile de croire que l’expression publique des revendications signifie que ces revendications reçoivent une réponse adéquate. D’autres groupes, comme les Noirs ou les autochtones, ont été victimes de phénomènes semblables. Chez les gais et les lesbiennes, la situation est aggravée par le fait que beaucoup de personnes qui constituent l’image publique de leur communauté projettent une position voulant que la discrimination n’existerait plus.

Au Québec, un autre phénomène s’est ajouté à cette problématique. La notion de «citoyen» qui transcenderait les différences sociales, ethniques ou sexuelles nie l’existence même d’une communauté gaie et lesbienne. Cette notion est de plus en plus véhiculée par le gouvernement du Québec dans le débat sur la «citoyenneté québécoise». Il est intéressant de noter que le ministre André Boisclair, dans sa contribution au colloque «Nos communautés en marche» de septembre 2000, réduisait la notion de l’orientation sexuelle à la seule sphère privée et justifiait son opposition à la création d’une instance étatique (secrétariat ou ministère d’État) chargée de coordonner le travail gouvernemental face aux gais et aux lesbiennes en prétendant que cela «séparerait» les homosexuels du reste des «citoyens».

La «controverse» suscitée en l’an 2000 par les déclarations d’André Boisclair et de Daniel Pinard au sujet de DiversCité et de leur homosexualité, et le débat qui s’en est suivi dans Fugues a divisé la population gaie et lesbienne du Québec. Ceux qui prétendaient que la question de l’homosexualité ne peut pas être réduite à la seule sphère privée ont été taxés d’«extrémistes».3

On a vu de nouveau émerger l’image du «bon» homosexuel, qui peut, aujourd’hui, être reconnu comme tel, mais se garde bien de «déranger» la majorité hétérosexuelle.

Le fait que cette orientation soit partagée par une partie des gais et des lesbiennes qui ont «réussi» sur le plan professionnel au moment où nous assistons à la réduction de la culture et des services publics à une simple marchandise commerciale doit inquiéter. Ce sont pourtant les mêmes personnes qui ont le plus bénéficié des combats des dernières années.
De récentes études sérieuses montrent pourtant que les homosexuels ne constituent pas une catégorie économiquement favorisée. Dans les faits, pour un niveau d’études comparable, les gais et les lesbiennes seraient même légèrement plus pauvres que les hétérosexuels.4

Il est donc important que les gais et les lesbiennes du Québec comprennent que leur progrès collectif et individuel nécessite la création d’une société plus juste pour l’ensemble de la population.

La réaction des gais et des lesbiennes aux phénomènes liés à la mondialisation doit aider à renforcer les structures de leurs propres communautés. L’affirmation de la notion de «communauté» fait partie de cette réponse. Les organismes sociaux et politiques de ces communautés doivent aussi chercher à identifier certains problèmes relativement méconnus et, dans un deuxième temps, proposer des solutions, particulièrement pour les gais et les lesbiennes les plus vulnérables.

Cette prise en charge des réalités des communautés par les organismes gais et lesbiens susciteront des alliances avec des partenaires sociaux à l’extérieur de la population homosexuelle. Les gais et les lesbiennes doivent participer à la construction de nouvelles alliances, à partir de leurs propres intérêts, avec des secteurs de la population qui partagent la vision d’une société plus juste, ouverte et tolérante.


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1 On peut parler de sexualisation de l’ouvrier de construction, par exemple, chez les hommes gais.

2 Le mot «lesbiennes» est habituellement absent de tels propos, non pas parce que ceux qui les professent sont conscients des problèmes des lesbiennes, mais plutôt parce que dans leur tête, les homosexuels sont représentés, dans leur ensemble, par les gais fortunés.

3 Notamment aux Francs-Tireurs de Télé-Québec, en parlant des journalistes de Fugues.

4 Voir notamment l’édition d’automne 2000 du Gay & Lesbian Review.