Toutes tendances confondues

L’éloge de la diversité sexuelle

Michel Dorais
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Sommes-nous notre sexe ? Hommes et femmes forment-ils vraiment deux sexes opposés? Existe-t-il un entre-deux entre le masculin et le féminin? Qu’est-ce que l’hétérosexualité? À qui appartient l’homosexualité? Y a-t-il un rapport entre notre sexualité et notre identité? Ce sont là quelques unes des questions que pose Michel Dorais dans Éloge de la diversité sexuelle, un ouvrage paru en 1999 chez VLB. S’attaquant aux intégrismes identitaires qui piègent notre façon de penser et de vivre la sexualité, il propose une nouvelle vision de la diversité des sexes, des genres et des érotisme. Nous vous proposons un extrait du chapitre intitulé Toutes tendances confondues. Les mouvements gais ou lesbiens n'ont sans doute jamais voulu confisquer l'homosexualité à l'ensemble de la population, mais le triomphe de la perspective identitaire a fait en sorte que l'homosexualité est devenue l'affaire des homosexuels uniquement — et non pas une sensibilité commune à tous, quoique exprimée à des degrés divers. L'homosexualité peut dès lors demeurer une réalité périphérique ou secondaire, puisqu'elle ne concerne que les homosexuel-le-s confirmé-e-s. Les non-homosexuels n'ont pas à se poser de questions sur l'homosexualité : ça ne les concerne pas. Et si jamais ils ressentent tout de même une attirance un peu trop insistante de ce côté-là, ils peuvent toujours mettre cela sur le dos de l'alcool, de la recherche d'exotisme ou de la saine curiosité. On naît homosexuel ou on ne l'est pas...
Le binarisme sexuel et l'intégrisme identitaire jouent ainsi parfaitement leur rôle : empêcher la remise en cause de la catégorisation des individus en raison de leur érotisme et nier la pluralité des désirs. Conçues comme fixes et exclusives, les identités homo et hétéro restreignent les possibles plutôt qu'elles ne les ouvrent : un homo fait ceci, un hétéro fait cela. Les attractions, les conduites et les relations de tout un chacun sont ainsi codifiées, voire conditionnées, en fonction de son groupe d'appartenance. Dans une telle optique, l'identité homosexuelle renforce l'identité hétérosexuelle, et vice versa. Qu'il hétérosexualise sa vie ou qu'il l'homosexualise, chaque être humain occupe la place qui lui est assignée par le régime du fondamentalisme identitaire.
Une telle division du monde renforce par ailleurs l'idée qu'il existe une majorité hétérosexuelle versus une minorité homosexuelle. D'un côté se trouverait en effet la «majorité normale» et de l'autre côté des minorités sexuelles dont l'existence même est problématique (et parmi lesquelles figurent au premier plan gais et lesbiennes). D'une part, il y aurait donc la norme, et d'autre part, le hors-norme, par définition l'a-normal. C'est la logique du «eux» versus «nous». On peut à la limite témoigner de la compréhension ou de la compassion à l'égard des minoritaires, mais la plupart des gens demeureront toujours certains qu'ils n'ont rien à voir avec eux. Certes, les personnes homosexuelles peuvent elles-mêmes tirer avantage de se présenter comme membres d'une minorité afin de profiter d'avantages accordés à ce statut dans une société de droits. Mais est-ce vraiment la meilleure stratégie à long terme ?
Selon l'historien George Chauncey, auteur de l'ouvrage Gay New York 1, l'idée que les personnes qui ont des pratiques homosexuelles seraient fondamentalement homosexuelles est relativement récente, du moins en Amérique. Ce n'est qu'après la Seconde Guerre mondiale que la dichotomie homo/hétéro devint vraiment le pivot de l'organisation de la vie érotique des gens. Il semble que jusque-là seuls les hommes dits efféminés étaient vus comme «invertis» dans leur désir puisqu'ils se comportaient, croyait-on, comme des femmes. Un homme masculin pouvait très bien avoir de nombreuses relations homosexuelles sans se questionner le moins du monde sur sa virilité ou sur son identité. Manifestement, l'identité de genre l'emportait alors sur l'identité érotique, qui, en fait, ne constituait pas encore un facteur de classification significatif. Un homme restait masculin tant qu'il avait des relations sexuelles avec des personnes de l'autre genre, qu'il s'agisse de femmes ou d'hommes féminins. Avoir des rapports homosexuels ne signifiait en aucune façon être homosexuel.
Il y a à peine quelques décennies, l'homosexualité était donc un désir ou un comportement susceptibles de concerner tout un chacun. Elle est peu à peu devenue l'affaire d'un segment de la population : les gais et les lesbiennes (l'existence des bisexuels étant généralement et fort commodément passée sous silence). Le système d'apartheid sexuel a si bien assigné à tout un chacun sa place en raison de son érotisme qu'on ne remarque même plus à quel point cette fragmentation est artificielle. Lorsque, avant la Seconde Guerre mondiale, l'identité homosexuelle n'était pas encore implantée, tout homme était susceptible de jouir des caresses d'un autre homme sans être pour autant considéré comme homosexuel (ce qui expliquerait sans doute les résultats étonnants du premier rapport Kinsey 2, qui date de la fin des années quarante : 37 % des quelque douze mille répondants avaient eu des contacts homosexuels jusqu'à atteindre l'orgasme). Or, avec le développement de l'identité homosexuelle, les hommes qui préféraient les hommes en sont venus à considérer qu'ils formaient une communauté différente et ont eu tendance à se replier sur ce réseau d'appartenance (ce qui expliquerait, selon certains auteurs américains 3, l'impact foudroyant du sida parmi cette population relativement close).
L'identité gaie, il faut bien l'admettre, fut et demeure un outil de conscientisation et de contestation efficace. Pour faire avancer leur condition, il est utile que gais et lesbiennes s'affirment au grand jour, donnant ainsi un visage à une réalité trop longtemps clandestine et sous-estimée. La politique de la visibilité, en même temps qu'elle peut conforter à court terme l'existence d’identités dichotomiques — on est homo ou on est hétéro —, peut à long terme donner à penser que ces différences ne sont pas si importantes qu'on le croyait, la majorité des «homos» et des «hétéros» vivant, somme toute, assez semblablement.

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1. G. Chauncey, Gay New York, New York, Basic Books, 1994.
2. A. C. Kinsey, W B. Pomeroy et C. E. Martin, Le Comportement sexuel de l'homme, Paris, Éditions du Pavois, 1948.
3. Notamment: G. Rotello, Sexual Ecology, New York, Dutton, 1997 et M. Signorile, Life Outside, New York, Harper Collins, 1997.