Comment va la santé... gaie?

L’état de santé des participants d’Oméga et leur interaction avec les médecins

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À leur entrée dans la Cohorte, trois hommes sur quatre évaluent que leur état de santé est de bon à excellent. Compte tenu de l’âge relativement bas de nos participants (ils ont en moyenne dans la jeune trentaine), on aurait pu s’attendre à ce qu’une plus forte proportion déclare être en bonne santé. Or, tant chez les moins de trente ans que chez les trente ans et plus, un homme sur quatre dira que son état de santé laisse à désirer. On se rend bien vite compte que cette perception est davantage commandée par leur état de santé psychologique plutôt que physique et qu’en retour, leur état de santé psychologique est lui-même fortement modulé par leurs conditions sociales, comme hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes et comme gais. La réflexion sur la santé gaie impose qu’on la considère sous ses multiples dimensions : physique, psychologique, affective, sexuelle, sociale et politique.

La perception qu’ont les participants d’Oméga de leur état de santé est plus ou moins dépendante des efforts qu’ils déploient pour rester en santé. Sur le plan de la santé physique, ce ne sont pas tous ces hommes qui disent faire attention de façon explicite à leurs habitudes de vie! Si près de la moitié se contente de consommer de l’alcool de façon très modérée (une consommation par semaine ou moins) et que 13% affirment ne jamais en consommer, 39% rapportent qu’ils ne voient pas d’intérêt à se limiter sur ce point. En ce qui concerne les facteurs de risque habituellement associés aux maladies cardio-vasculaires, soit le tabagisme, la sédentarité et une alimentation riche en gras, on obtient le portrait suivant. La consommation régulière de tabac est rapportée par le tiers des participants (35%) alors que 53% n’ont pas cette habitude et que 12% disent contrôler leur consommation. Avoir de bonnes habitudes alimentaires est une préoccupation pour plus de la moitié des participants. Par contre, la pratique régulière de l’activité physique ou de techniques particulières de gestion du stress caractérise une proportion plus modérée. En fait, deux participants sur cinq disent faire de l’activité physique ou du sport sur une base régulière et se doter de moyens pour réduire leur stress alors qu’un participant sur cinq ajoutera, à son répertoire de vie active, des exercices de relaxation ou de méditation. De plus, comme dans la population en général, préserver sa santé physique est une préoccupation davantage partagée par les trente ans et plus, les plus scolarisés et les plus fortunés.
Sur le plan de la santé psychologique, l’état de santé des participants, bien que relativement bon dans l’ensemble, laisse place à davantage de variations individuelles. Rappelons la haute prévalence des événements suicidaires dans le passé de nos participants. Les dernières analyses indiquent que 71% des participants ont déjà pensé au suicide et, parmi ceux-ci, 35% ont fait au moins une tentative (soit 25% de tous les participants). De façon plus ponctuelle, dans les six mois précédant leur visite à Oméga, si la moitié des hommes interrogés disaient s’être sentis équilibrés sur le plan émotif, au moins le tiers ont parlé des hauts et des bas qu’ils ont connus de façon imprévisible pendant cette même période, 40% ont exprimé s’être sentis plus ou moins bien dans leur peau et 28% ont rapporté s’être sentis tristes et déprimés. De plus, 14 % des participants rapportaient avoir aussi éprouvé des difficultés à faire face à leurs problèmes. On sent donc qu’une proportion significative des participants (environ un sur trois) connaît certaines difficultés en ce qui a trait à la santé psychologique.
Ces constats ne sont pas indépendants des préoccupations quotidiennes des participants. Quelles sont-elles donc? Les problèmes d’argent et les inquiétudes face à l’avenir tracassent presque la moitié des participants, et ce, de façon récurrente. En fait, tout ce qui touche les conditions d’ordre socio-économique affecte de façon tangible le quotidien de ces hommes. Au second rang des préoccupations, on retrouve des difficultés d’ordre relationnel et affectif, rapportées par environ 20% des participants. On parle de difficultés à trouver un partenaire, à vivre une sexualité satisfaisante; on dit souffrir de solitude et d’isolement ou de l’éloignement d’êtres chers et significatifs. Bien que certaines préoccupations soient citées par un nombre moindre de participants, elles n’en demeurent pas moins importantes pour ceux qui les vivent. Entre 5% et 10% des participants rapportent avoir éprouvé des difficultés en lien avec leur orientation sexuelle : avoir été victimes de rejet et de discrimination (10%), de violence physique ou verbale (6%), avoir éprouvé la crainte qu’on découvre leur orientation sexuelle (8%) ou de la difficulté à l’accepter (5%). Santé psychologique et santé sociale semblent donc intimement liées pour plusieurs hommes gais.
Sur le plan sexuel, les indicateurs disponibles résument plutôt les atteintes à la santé sexuelle que ses aspects positifs, à part peut-être le fait que 75% de nos participants rapportent vivre une sexualité plutôt satisfaisante et avoir peu de mal à trouver leur partenaire. Outre le fait qu’une grande proportion évite le sexe anal non protégé avec des partenaires de statut sérologique inconnu ou séropositifs (entre 80% et 85%), plusieurs ont contracté par le passé une maladie transmissible sexuellement, la gonorrhée (19%) et les condylomes (15%) étant les plus souvent mentionnées. De plus, moins du tiers des participants ont déjà passé un test pour savoir s’ils possédaient des anticorps contre l’hépatite B; 38% d’entre eux rapportent avoir obtenu un résultat positif. Parmi ceux-ci, la majorité semblent immunisés et 18% seraient des porteurs chroniques. Malgré l’existence d’un vaccin efficace contre l’hépatite B, à leur entrée dans la Cohorte, seulement 41% des hommes recrutés disaient avoir reçu le vaccin contre cette infection.
Comment aborder la question de la santé gaie sans parler de l’interaction des participants avec le médecin? Lorsqu’on leur a demandé si les médecins rencontrés au cours de leur vie avaient été une source de soutien significative, seulement 26% ont répondu par l’affirmative en ce qui concerne leur santé sexuelle et 16%, en ce qui concerne leur orientation sexuelle. Pourtant, une chose semble claire : les gais, à tout le moins, consultent les médecins. Dans les six mois précédant leur première rencontre à Oméga, sept participants sur dix rapportent avoir visité un médecin. Pourquoi ont-ils consulté? Bien qu’on n’ait pas les raisons exactes de la consultation, quelques profils de motivations à consulter semblent émerger. La visite chez le médecin a pu être une habitude au même titre que les autres habitudes de vie favorables à une meilleure qualité de vie : les hommes qui prennent soin de leur santé étaient plus nombreux à avoir consulté. C’est l’approche préventive. Il faut se rappeler qu’avant d’entrer dans la cohorte, la majorité des participants avaient déjà été testés pour le VIH, ce qui devait être un motif de consultation relativement fréquent. Par ailleurs, on a pu consulter parce qu’on sentait que quelque chose n’allait pas. Plus souvent qu’autrement, ce malaise aurait pu être tant d’origine psychologique que physique. En fait, les hommes ayant rencontré un médecin dans les six mois avant d’entrer dans la Cohorte, rapportaient avoir davantage été préoccupés que les autres sur plusieurs points : des problèmes d’argent ou d’emploi, un sentiment d’isolement et de solitude, des difficultés à trouver un partenaire ou à vivre une sexualité satisfaisante, du rejet et de la discrimination ressentis ou de la violence subie à cause de leur orientation sexuelle. Peu importe les raisons déclenchant la consultation, c’est dans un état de plus grande vulnérabilité psychologique que les participants semblent s’être présentés chez le médecin, et, pour plusieurs d’entre eux, cette vulnérabilité semblait liée soit à des problèmes socio-économiques, soit à des problèmes relationnels, affectifs ou sexuels, soit à leur orientation sexuelle. Or, parmi les hommes qui ont consulté à ce moment-là, 38% ont dit que le médecin rencontré ne connaissait pas leur orientation sexuelle.
Comment le médecin répond-il aux besoins précis d’un patient gai? Encore une fois, Oméga n’a pas la prétention de répondre à cette question. Toutefois, dans le contexte de leur septième visite à Oméga, les participants sont interrogés plus longuement sur leur interaction avec leur médecin et apportent quelques éléments de réponses à cette question. Parmi les participants disant avoir un médecin régulier (53%), la majorité estiment qu’il est important pour eux que leur médecin connaisse leur orientation sexuelle, ce qui est le cas pour 90% d’entre eux. Malgré le fait que seulement 27% déclarent qu’il est important pour eux de connaître l’orientation sexuelle de leur médecin, la majorité la connaissent. On s’aperçoit que, dans une très forte proportion, les participants font appel à un médecin gai (71%). Pour la moitié des participants, le médecin régulier actuel est une bonne source de soutien en ce qui concerne leur santé sexuelle, mais seulement 18% font le même constat en ce qui concerne leur orientation sexuelle, et ce, malgré ce fort recours à des médecins gais. De façon plus spécifique, plusieurs thèmes relatifs à la sexualité ou au VIH-sida sont omis par les médecins, surtout s’ils ne sont pas gais, du moins selon ce qui est rapporté par les participants. La question des pratiques sexuelles a été abordée par 56% des médecins rencontrés. La moitié des participants disent que leur médecin les a aidés à identifier leurs pratiques à risque ou à faire de bons choix quant au sexe sécuritaire. Le vécu homosexuel a été abordé par une proportion moindre de médecins : la vie sentimentale et amoureuse, par 47%, le quotidien comme gai ou bisexuel, par 44%. De plus, seulement 36% des participants disent s’être fait poser directement des questions concernant leur orientation sexuelle et 19% rapportent que leur médecin a déjà présumé qu’ils étaient hétérosexuels. Il semble donc que pour une bonne proportion des participants (environ un sur deux), il est difficile d’ouvrir la discussion avec leur médecin sur des questions de santé spécifiquement gaie. Or, comme nous l’avons supposé précédemment, plusieurs consultent à des moments où leur vulnérabilité n’est pas que d’ordre physique.
Une réflexion plus systématique et organisée est amorcée depuis peu dans la communauté sur le concept de la santé gaie. De façon bien modeste, Oméga souhaite continuer à participer à cette réflexion puisque sa présence dans le milieu depuis déjà presque cinq ans lui a permis de décrire les réalités de plusieurs de ses membres.