Alcool et drogues chez les gais : un problème ?

Habitudes de consommation d’alcool et de drogues chez les participants d’Oméga.

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La consommation régulière d’alcool fait partie de la vie de plus de la moitié des participants d’Oméga, sans qu’on puisse toutefois parler de consommation abusive dans le cas de la plupart de ces hommes. En fait, 35% rapportent avoir consommé de l’alcool une ou deux fois par semaine dans les six derniers mois alors que 21% disent en avoir consommé trois fois par semaine ou plus. Ces résultats se démarquent très peu de ceux de l’Enquête sociale et de santé 1998 où les auteurs indiquent que chez les hommes québécois, adolescents et adultes, entre 13 et 17% affirment prendre en moyenne quinze consommations par semaine ou plus. En revanche, si cette enquête québécoise estime que ce sont les 15 à 24 ans et les mieux nantis qui consomment davantage, chez les participants d’Oméga, ce sont d’abord les 30 ans et plus, mais aussi les plus fortunés, qui rapportent une plus forte consommation. Cette propension à boire régulièrement chez les gais de 30 ans et plus, plus forte par ailleurs que chez les adolescents et les jeunes adultes gais, est probablement encouragée et maintenue par certains modes d’interactions et certaines normes et valeurs privilégiées dans le milieu gai (la valorisation du célibat et de la liberté sur le plan affectif et sexuel; le culte du corps et de la jeunesse, par conséquent, la recherche de partenaires jeunes et beaux; la quête du plaisir et le goût de la fête; etc.). De plus, lorsque les seuls lieux de socialisation disponibles sont aussi des endroits commerciaux, il devient peut-être difficile de se soustraire à l’invitation constante et répétée de consommer.
Ce dernier constat apparaît particulièrement sensé lorsque l’on considère les résultats relatifs à la consommation de drogues. Près de 70% des participants d’Oméga rapportent avoir déjà consommé au moins une fois dans leur vie de la drogue, et cette proportion est de 45% dans les six derniers mois. Mais cette fois, ce sont les moins de trente ans et les moins fortunés qui consomment davantage. Le tableau en page 138 présente les principales drogues consommées par ordre d’importance selon deux intervalles de temps, soit au moins une fois dans toute la vie ou au moins une fois dans les six derniers mois.
Contrairement à ce qui a été observé par rapport aux habitudes de consommation d’alcool des participants, il semble ici que les résultats relatifs à la consommation de drogues mettent en relief la haute prévalence de ces conduites dans l’échantillon comparativement à celle qui a été décrite dans l’Enquête sociale et de santé 1998. Selon cette étude, 20% des hommes québécois rapportent avoir consommé de la drogue dans les douze derniers mois (alors que dans Oméga, cette proportion est de 45% dans les six derniers mois) et, de façon plus spécifique, 13%, de la marijuana et 1,6%, de la cocaïne. Pour Oméga, les proportions de consommateurs de marijuana et de cocaïne sont au moins deux à trois fois plus importantes, étant respectivement de 35% et de 12% dans les six derniers mois.
Il semble aussi que le type de drogues consommées varie selon les caractéristiques des participants. Par exemple, les plus jeunes (moins de trente ans) auraient une nette préférence pour la marijuana, les amphétamines et l’ecstasy alors que les trente ans et plus opteraient davantage pour les poppers. Ces préférences selon l’âge sont probablement le reflet des sous-cultures différentes auxquelles appartiennent ces deux générations ou encore l’indication que leurs habitudes et besoins de socialisation et d’actualisations sexuelles divergent. Par ailleurs, la cocaïne, les hallucinogènes et l’héroïne seraient davantage consommés par les moins scolarisés et les moins fortunés. L’usage de drogues par injection aurait été une expérience vécue au moins une fois dans la vie par près de 9% des participants, et par 3% dans les six derniers mois. Dans les faits, on retrouve une plus forte proportion d’utilisateurs de drogues par injection principalement parmi les moins de trente ans, parmi ceux qui ont complété des études secondaires seulement ou qui ont un revenu annuel inférieur à 20 000$ et parmi ceux qui s’identifient comme bisexuels plutôt que comme gais ou homosexuels.
La consommation régulière d’alcool, mais surtout la consommation de drogues en soi, sont des comportements habituellement associés à d’autres pratiques à risque sur le plan sexuel. Mais ce lien avec la prise de risque est d’autant plus important lorsque l’alcool et la drogue sont consommés de façon concomitante aux relations sexuelles. En fait, le quart des hommes interrogés disent avoir été sous l’influence de l’alcool de façon régulière lors de leurs relations sexuelles et la moitié disent avoir déjà eu une relation sexuelle alors qu’ils avaient consommé de la drogue. On retrouve plus souvent ces hommes parmi ceux qui ont eu de multiples partenaires occasionnels ou qui ont eu du sexe anal non protégé avec des partenaires de statut sérologique inconnu ou séropositifs. L’interaction sexe, drogues et alcool semble donc un cocktail propice à la prise de risques!
Ces analyses préliminaires sur les habitudes de consommation des participants d’Oméga apportent peu de réponses, mais soulèvent bien des questions quant aux éventuels liens entre l’importance de la consommation de drogues principalement et les spécificités de la culture ou du milieu gai. Pourquoi, dans l’ensemble, la consommation d’alcool ne semble-t-elle pas plus importante que chez les straights alors que la consommation de drogues y semble significativement plus forte? La consommation de drogues est-elle plutôt liée à la façon toute personnelle que chacun a de gérer sa condition d’homme gai ou homosexuel ou est-elle plutôt la résultante d’un environnement particulier incitant à consommer pour le plaisir, par conformité ou par dépit? La consommation de drogues est-elle en lien avec son état de santé psychologique ou n’est-elle qu’un simple indicateur du mode de vie gai? Autant de questions auxquelles nous tenterons d’apporter certaines réponses dans les prochains mois.