Guy Cogeval du Musée des Beaux-Arts

Éros et Picasso

Denis-Daniel Boullé
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Intituler une exposition «Picasso Érotique», n'est-ce pas commettre un pléonasme? Oui et non. Oui, parce que du néophyte au spécialiste, tous connaissent la passion que le génial peintre portait aux femmes et à la sexualité. Non, car même si l'érotisme transparaît à travers toute son œuvre, et quelles que soient les périodes, des œuvres représentant la sexualité crue ont été cachées par l'artiste lui-même ou par les collectionneurs et les musées. Parts constitutives de son œuvre, la représentation de la femme et de l'acte sexuel ont aussi reflété les préoccupations du prince du cubisme jusqu'à devenir à la fin de sa vie le symbole, pour lui, de l'éternelle jeunesse, du principe de vie. Bien entendu, une expostion Picasso est un gage de succès, doublement garanti cette fois par l'approche des conservateurs, qui proposent, entre autres, sur les murs du Musée des Beaux-Arts, une quarantaine d'œuvres laissées jusqu’à maintenant dans des tiroirs ou des fonds de musée, dont une du Metropolitan Museum de New York, jamais montrée au public. Car si on a beaucoup discouru sur l'audace picturale de l'enfant de Barcelone, jamais l'accent n'a été mis sur une thématique qui traverse son œuvre du début jusqu'à la fin. Il aura fallu l'initiative de Guy Cogeval, directeur du Musée des Beaux-Arts de Montréal, pour tenter l'aventure, en coproduction avec le Musée Picasso de Paris, la réunion des musées nationaux et le Museu Picasso de Barcelone.
Pour les œuvres laissées dans l'ombre depuis tant d'années, le directeur du Musée des Beaux- Arts voit là une censure qui est le reflet de la société face à des représentations de scènes trop crues. «Il y a deux aspects à considérer. Le premier, c'est que, comme beaucoup d'artistes (Degas, Manet et Delacroix), Picasso conservait pour lui les dessins les plus violemment pornographiques. Le second, c'est qu'effectivement, certains tableaux auraient fait reculer les directeurs de galerie et les collectionneurs. Le commissaire invité, Jean-Jacques Lebel, évoque, dans la préface du catalogue, les propos du marchand d'art Rosenberg, qui aurait dit qu'il ne voulait pas de trous du cul dans sa galerie. Il y avait donc la peur d’une réaction puritaine de la part de collectionneurs américains, mais aussi le conservatisme des milieux officiels français qui n'acceptaient pas que soient montrées les œuvres érotiques», confie Guy Cogeval.
La représentation de l'érotisme chez Picasso va prendre des couleurs et des tonalités différentes tout au long de sa vie. D'abord, les bordels de Barcelone que le peintre jeune fréquentera assidûment. «Il faut se replacer dans l'Europe de la fin du XIXe siècle. Fréquenter un bordel, pour les hommes de bonne famille, n'était pas déchoir de leur réputation. C'était un lieu de convivialité difficile à imaginer aujourd'hui où l'on était sûr de rencontrer de très belles filles. L'érotisme de Picasso y est plus sombre, parce les hommes craignaient la syphillis qu'on ne soignait pas à l'époque. Picasso perdra ainsi un de ses amis, Casagemas, ce qui donnera L'Enterrement de Casagemas où des pleureuses vêtues de noir entourent le cercueil alors qu'au ciel, les anges sont des prostituées», explique Guy Cogeval.
Selon lui, il y a un arrêt de la production d'œuvres érotiques chez Picasso, entre 1906 et 1914, période durant laquelle il se consacre au cubisme analytique. C'est la rencontre avec d'autres artistes, comme Cocteau ou le chorégraphe Diaghilev, qui fait rejaillir dans sa création une sensualité plus tournée vers la vie, opposée à la vision mortifère de la période de Barcelone. Une vision plus solaire de la sexualité. Toutes les femmes qui ont compté, certaines plus que d'autres, dont Marie-Thérèse Walter Dora Maar, seront une source d'exploration pour l'artiste qui déconstruira et réinventera les corps-objets. «Il n'y a pas d'artistes moins platonicien que Picasso. La relation amoureuse et sexuelle est un combat, une dévoration de l'autre, en somme, que l'on retrouve dans cette période avec des toiles comme Le Baiser, Le Viol, et celles où l'homme est représenté en minotaure», souligne Guy Cogeval.
C’est à la fin de sa vie que Picasso, n'ayant plus rien à prouver, donne libre cours à l’expression d’une sexualité plus fantasmée que réalisée. Intensifiant son activité de graveur, il se laisse aller à une liberté encore plus grande dans la relation entre le peintre et l'érotisme. «Il était consumé par un érotisme tardif, un voyeurisme intempestif, mais qui n'a rien à voir avec une conjuration de la mort; il s’agit plutôt d’un érotisme indissociable de la vie, pour lui. On imagine mal pourtant qu'alors âgé de plus de quatre-vingts ans, il demandait souvent à son chauffeur de le descendre à Nice, dans les cinémas pornos. Et pendant la projection, il noircissait de croquis de nombreux carnets», raconte le directeur du Musée des Beaux-Arts qui affirme que cette exposition aurait été impossible il y a dix ans.
Et il y a très peu de chances que Picasso Érotique traverse la frontière américaine. «Il y a un fossé de plus en plus grand entre les États-Unis et l'Europe en ce qui a trait au sexe. En Amérique, le politique s'arroge le pouvoir de la censure sur l'art, pour ne pas heurter l'électorat le plus conservateur, comme c'était le cas au XIXe siècle en Europe», s'enflamme Guy Cogeval. Car le maître d'œuvre de l'actuel Musée des Beaux-Arts est un passionné: passionné par l'art, passionné tout court. Il a préféré Montréal pour la liberté que le poste lui inspirait plutôt qu'une carrière pantouflarde dans les musées nationaux français. Et jusque-là, cela lui a souri. «Il y a longtemps, par exemple, que je voulais faire une expositon sur Hitchcock. Le Centre Pompidou n'y avait pas cru. J'ai pu la réaliser à Montréal et, maintenant, c'est une exposition qui est invitée au Centre Pompidou.»
Nul doute alors que Montréal offre un espace de liberté qui ne se retrouve pas dans les autres grandes métropoles. Picasso Érotique, choquant? Sûrement. Certains tableaux, de plus, n'ont rien de politiquement correct, et la femme, qui a toujours fasciné le peintre, est représentée à travers le regard d'un homme. Tendresse, humour, mais aussi violence. En ce sens, Picasso ne déroge pas à la règle de beaucoup d'autres artistes: être avant tout, même dans ses rapports avec la morale, un témoin de son époque.
Picasso Érotique, jusqu’au 16 septembre 2001, Musée des Beaux-Arts de Montréal. Tél.: (514) 285-1600