Des funérailles à la carte

Claudine Metcalfe
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Tabou pour certains, les funérailles sont un sujet que personne n’ose aborder. On rejette tellement la mort qu’on refuse d’en parler, comme si c’était un mauvais présage. Pourtant, s’il est un événement de la vie qui nous touche tous, peu importe notre culture, notre orientation, c’est bien la mort! Il faut se rendre à l’évidence qu’il faut en parler; il faut se questionner sur les arrangements funéraires, se préparer d’une quelconque façon à cette étape inévitable; savoir ce que l’on veut pour nos proches et pour soi. Nous savons que les rites funéraires ont beaucoup changé depuis une douzaine d’années au Québec. Qu’en est-il des funérailles des gais et des lesbiennes?

Évolution rapide
Les temps ont changé rapidement depuis l’omniprésence de l’Église catholique au Québec : on se souvient des cérémonies lourdes comme les veillées aux morts, le jour des Morts, la Toussaint, les commémorations des martyrs, les cérémonies religieuses strictes, le chant morbide, le glas qui sonnait tristement. La laïcisation de la société a laissé un vide.
Dans les années 70, les entrepreneurs de pompes funèbres ont pris la responsabilité de ces cérémonies, non sans excès de commercialisation. «Les funérailles de mon grand-père, en 1977, ont coûté 30 000$» raconte avec étonnement Élise, 40 ans. «Pourtant, la famille vient d’un milieu assez modeste, mais le vendeur nous a fait acheter le service quatre étoiles, avec le satin dans le cercueil, le couvre-cercueil en acier, etc… de la pure folie!»
Ces excès ont amené dans les années suivantes l’attitude opposée : plusieurs personnes ont enterré leurs défunts sans cérémonie, presque avec un désintéressement et une banalisation de la mort.
Les maisons funéraires ont donc participé de façon active à l’évolution de la société et le font encore. Les changements opérés ont fort heureusement amené des améliorations. Aujourd’hui, elles proposent aux familles des formules permettant de personnaliser l'hommage au défunt. On se soucie maintenant des rites pour leurs vraies significations, leur symbolisme pour le client.
Cette personnalisation des cérémonies est le reflet d'une nouvelle façon de concevoir les liens familiaux. Chez Aaron, par exemple, on ne parle plus de famille, mais des proches, soit ceux et celles qui ont côtoyé et aimé le défunt : collègues, chums de bars, ex-amants, conjoint(s), etc… Une approche bien axée sur la clientèle gaie.
Les nouvelles cérémonies funéraires sont orientées vers les participants et elles visent à consoler les vivants plus qu'à symboliser la destinée du mort. La famille et les proches sont maintenant respectés. Aujourd'hui, la lignée est remplacée par le groupe des pairs, les proches et les amis que l'on s'est choisis, groupe éphémère par définition. Les communautés gaies et lesbiennes sont pour beaucoup dans ces changements, et le sida y a aussi contribué.
La maison funéraire Aaron affirme toujours avoir donné ce service de funérailles personnalisées et adaptées aux gais et lesbiennes. Francis Lemay, directeur général, rappelle que la maison a commencé ses activités en étant la première maison à ne pas faire de la discrimination et à accepter les cas de sida, à une époque où les grandes entreprises et les mégacomplexes impersonnels étaient très critique face à ce phénomène. «D’emblée, accepter les cas de sida, alors que les entrepreneurs les refusaient, démontre que nous sommes ouverts et solidaires envers notre communauté», dit il.
Pour Luc, 39 ans, qui vient de perdre sa mère à la suite d’un cancer foudroyant, l’idée que les croque-morts ne sont pas des corbeaux sadiques est enfin sortie de sa tête. «Quand mon père est mort, il y a 10 ans, j’ai assisté à ses funérailles traditionnelles et franchement, je me demandais ce que je faisais là. Je ne me sentais pas concerné, j’avais l’impression que je ne connaissais pas cet homme qui se faisait trimballer par des croque-morts aux airs de circonstances. C’était anonyme.» Comme gai, Luc se sent exclu des rites catholiques et dépassés qui (inconsciemment ou non) l’oublient dans sa réalité. « Les beaux-frères sont nommés, mais pas mon conjoint. Les tantes consolaient mes frères, mais moi, je me sentais comme si ma peine n’était pas prise au sérieux, je me suis senti à part», nous confie Luc.

Rites différents?
Sommes-nous différents jusque dans nos rites de funérailles? « Les besoins des gais et des lesbiennes sont différents parce que ceux-ci ont besoin de reconnaissance, de respect et d’une attention particulière quant à la notion de famille. «Nous sommes à l’écoute du conjoint avant d’entreprendre des arrangements avec la famille. Cela semble évident, mais il y a quelques années (et pour certaines maisons funéraires encore) les gais et lesbiennes n’étaient pas consultés», nous dit Martin Allaire, du Centre Côte-des-Neiges. «Ce que les gais nous disent, c’est que nous avons respecté leur amour, leur différence… et souvent, c’est la première fois qu’ils sont reconnus, après avoir affronté les hôpitaux homophobes, des médecins austères, la loi pas encore tout à fait au diapason, etc… Ici, le couple est reconnu», dit Martin Allaire.
Il n’est donc pas rare de voir des rites particuliers lors des cérémonies pour les gais et lesbiennes. Par exemple, chez Alfred Dallaire, où un gars ne voulait aucun éclairage électrique mais que des chandelles à la cire d’abeille. «Ce qui fut fait parce que cette demande ne dérangeait pas les gens dans les autres salles d’exposition», nous confie Jeannette Rioux. On a entendu, à Côte-des-Neiges, Céline Dion chanter à plein registre la toune fétiche d’un autre. Des cendres remises par Jean-Marc, de Crémation Directe, qui sont répandues au lieu de rencontres amoureuses, comme au parc des îles de Boucherville. Chez Aaron, on a organisé une cérémonie privée dans un jardin bucolique. Tout est permis, aucune loi ne régit la disposition des cendres ou la cérémonie. C’est une question de choix, de tradition, de goût.
Louise, 34 ans, vient de passer chez le notaire. « Ma blonde dit que ça n’a pas de bon sens, que ça va emmener un malheur! Mais je l’aime et je ne veux pas qu’elle ait de problèmes avec ma famille, avec mes biens. J’ai même tout décidé pour mes funérailles : je les veux traditionnelles, dans une église, avec du beau chant classique mais des airs joyeux, et mes pré-arrangements sont faits, les textes pour les lectures déjà sélectionnés. Je suis assez conventionnelle même si je ne suis pas pratiquante et que je suis lesbienne!»
Dans son ouvrage Le souvenir des morts (PUF 1997), Jean-Hugues Dechaux, maître de conférences à l'université René-Descartes, relate qu’en occident, notre vision de la mort a changé depuis 15 ans. « Le mort n'est plus objet du rite (le sens traditionnel) mais sujet du rite (rite personnalisé).» Selon lui, ces nouvelles pratiques funéraires renouent avec une expression de la mort et expriment le caractère unique et singulier du défunt. Chaque cérémonie, chaque hommage doit être adapté à la personnalité du défunt. Cette sorte de «ritualité funéraire à la carte» n'est pas sans évoquer le subjectivisme moral de notre époque: chacun a désormais le droit d'organiser sa propre vie et sa mort en fonction de ce qu'il juge vraiment important et valable.
Ces concepts sont élaborés par de nouveaux professionnels responsable de la mort, infirmiers aux soins palliatifs, thanatologues, consultantes en deuil, psychologues spécialisés dans le conseil en deuil. Toutes les maisons funéraires sont dotées d’équipes de spécialistes qui veillent sur les gens, les rassurent, les réconfortent, les aident même dans les dédales légaux.
La venue du sida a changé les rites. Se voyant dépérir, plusieurs malades ont demandé à ne pas être exposés, et le Service de Crémation directe, en opération depuis 14 ans répond à une demande constante. «C’est la formule la plus simple et la plus économique : nous allons chercher le corps au laboratoire, puis après les requêtes des exécuteurs testamentaires et le permis du coroner, le corps est disposé dans un contenant d’incinération et les cendres sont remises aux proches qui en disposent selon la volonté du défunt», explique Jean-Marc. La crémation directe est une formule très appréciée.
On le voit, les rites funèbres ont changé. Reste à chacun d’y trouver le service adéquat et respectueux. Il faut vivre son deuil, la douleur, afin de prendre conscience de la perte. Il n’y a rien de gênant dans ce rite trop souvent négligé.

 

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Publié le 06 février 2002

par Claudine Metcalfe