La révolution tranquille du petit écran

Personnages gais et lesbiens à la télé américaine

Yves Lafontaine
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Rappelez-vous l’époque où les mots «gai» et «lesbienne» étaient tabous à la télé, une époque où l’industrie du divertissement ne s’accordait même pas une seconde de réflexion avant de représenter négativement les gais et les lesbiennes apparaissant sur le petit écran. Cela se passait il y a à peine dix ans. Depuis, aux États-Unis, c'est à une véritable révolution tranquille du petit écran que nous avons assisté. À ses débuts comme scénariste à la télé, il y a de cela quatorze ans, John Romano s’est vu confier la tâche d’écrire quelques épisodes de la série Hill Street Blues où l’on voyait épisodiquement le personnage lesbien d’une policière interprété par Lindsay Crouse. «Je vous dirais qu’à l’époque le fait d’avoir un personnage lesbien dans une série était exceptionnel. Ça ne l’est plus maintenant. Les dernières frontières qu’il y avait à franchir, Ellen les a traversées.»
Cela n’est pas tout a fait vrai. La présence très visible des homosexuels à la télé, dont celle de personnages gais dans Will & Grace, dans Normal, OH et Some of My Best Friends, capte encore l'attention des médias, précisément à cause de la dimension gaie.
Cependant, Romano a raison de dire que l’attitude des producteurs, des téléspectateurs et même des groupes de pression de droite a changé. Dans la plupart des cas, le fait qu'il y ait de plus en plus de personnages de gais est devenu presque banal. Et, surtout, les campagnes de la droite s’opposant à la présence des gais à la télé ont diminué.

Ellen et l’après...
Rappelons nous la tempête médiatique lors de la diffusion de l’épisode de la sortie d’Ellen sur ABC, au printemps de 1997. Après des mois d’anticipation, le personnage télévisuel d’Ellen DeGeneres dévoilait son orientation sexuelle, faisant d’elle le premier personnage principal d’une série américaine à faire sa sortie et à dire qu’elle était gaie. Des groupes religieux, Jerry Falwell en tête et quelques sénateurs républicains partaient en guerre contre ABC et Disney, propriétaire de la chaîne. Devant la pression des groupes moraux, des stations affiliées du Middle West et du Bible Belt au Sud décidaient, à la dernière minute, de ne pas diffuser l’émission controversée. Malgré des cotes d’écoute record (plus de 40 millions de téléspectateurs), la série était retirée de l’affiche à la fin de la saison, laissant croire, d’une part, que le dévoilement de l’orientation sexuelle d’un personnage à la télévision pouvait compromettre sa survie et que, d’autre part, les diffuseurs pouvaient devenir plus frileux à l’avenir quant à représenter les réalités gaies et lesbiennes.
Cependant, depuis septembre 1997, et sans que cela ne fasse vraiment de bruit, on retrouve à chaque saison à peu près le même nombre (de 25 à 30) de personnages de gais et de lesbiennes sur les ondes des télés américaines. «Nous constatons un nombre croissant de producteurs que cela n’effrait plus», affirme Scott Seomin, directeur des communications de la Gay & Lesbian Association Against Defamation (GLAAD), qui suit à la trace tous les personnages gais sur le petit écran. «Les annonceurs ne semblent plus avoir de réticences à associer le nom de leurs produits ou de leur services aux émissions où l'on retrouve des personnages de gais ou de lesbiennes. Et depuis deux ans, les réseaux affiliés ne refusent plus de temps d’antenne pour la diffusion de certains épisodes, auparavant considérés comme controversés.»
Certains commentateurs télé attribuent ce revirement à la représentation relativement aseptisée et normalisée de la vie des gais. Michael Musto du Village Voice, considère qu’«encore très souvent les émissions de télé ne montrent pas les gais comme ils sont, mais comme on voudrait qu’ils soient : propres sur eux et bien sous tous les angles». S’il se dit conscient de l’énorme chemin parcouru, Musto considère tout de même que la visibilité que nous avons demeure assez stéréotypée, dans la «normalité».
Mais n’est-ce pas le propre de la télévision de grossir le trait et de déformer immanquablement la réalité, la télé ne projetant que la représentation, jamais la réalité?
Quoi qu’il en soit, il est impossible de ne pas voir le chemin parcouru depuis dix ans. Si le battage médiatique a culminé avec la sortie simultanée de Ellen DeGeneres et de son personnage, la sortie plus effacée de l’adolescent Jack McPhee (Kerr Smith), dans Dawson Creek, en 1998, n’a pas provoqué la même folie. Aucun groupe conservateur n’a protesté, et les médias ont pris soin de ne pas perdre de vue le contexte.
De la même manière que les noirs et les asiatiques ont d’abord souffert d’une image négative à travers les personnages de la télé dans les innombrables séries policières des annés 60 et 70, telles que Kojak et Hawaï 5-0, avant que soient écrites et produites des émissions plus réalistes et plus positives dont ils seraient les grandes vedettes (Cosby, Prince of Bel Air), la situation des gais et des lesbiennes à la télévision correspond de plus en plus à leur situation sociale. L’évolution de la société américaine, où l’on parle de plus en plus de mariage gai, de discrimination au travail reliée à l’orientation sexuelle, de protection sociale pour les conjoints de même sexe, d’adoption et d’insémination artificielle, contribue également à banaliser le fait gai et à le rendre plus acceptable aux yeux des téléspectateurs.
De leur côté, les créateurs d’émissions qui comptent des gais et lesbiennes semblent tout faire pour ne pas provoquer trop de controverses. Will & Grace, la populaire série de NBC qui est diffusée dans une case horaire grande écoute le jeudi soir, s’est fait un point d’honneur de ne pas montrer Will ou son plus flamboyant ami Jack dans des situations à caractère sexuel, même pas pour un baiser passionné. «Notre intention est de faire rire les gens et avoir le plus vaste auditoire possible», avoue Max Mutchnick, le cocréateur ouvertement gai de la série. «Je préfère que Will Truman reste en ondes pendant 200 épisodes sans le montrer au lit avec un homme que d’offenser les gens et le voir retirer de la programmation après 30 épisodes.» Mais Mutchnick est évidemment conscient de la question que tous se posent : «Le fera-t-il ou pas?» qui sous-tend Will & Grace. Il a d’ailleurs ironisé sur ce thème dans quelques épisodes.

Les groupes de pressions
La sophistication de la représentation des gais par Mutchnick à la télé, que d’aucuns comparent à une désexualisation, est assez bien accueillie par les organisations pour les droits des gais. Cela semble également être apprécié par les groupes qui n’aimeraient pas qu’on représente l’intimité des gais à la télé. «Nous ne sommes pas opposés au fait que les gais soient représentés à la télé, mais uniquement à la manière dont ils sont dépeints», affirme Martin Mawyer, président de la Christian Action Network, laquelle n’appose pas moins la cote «HC» (pour homosexual content) sur toutes les émissions à contenu homosexuel. «Je ne pense pas que la plupart des gens vont partir en guerre parce qu’il y a un personnage homosexuel, à la télé. Ce qui les y inciterait, serait de voir un comportement homosexuel ou si la télé devenait un outil de propagande. Mais je ne vois pas beaucoup cela en ondes présentement.»
Seul Queer as Folk lui semble entrer dans cette catégorie. La Christian Action Network a d’ailleurs lancé une campagne de boycottage de Showtime, le diffuseur de Queer as Folk, sans trop de succès. En novembre dernier, Mawyer a rencontré un responsable de la Motion Picture Association of America (MPAA) pour promouvoir sa cote «HC». La MPAA, dirigée par Jack Valenti, a aidé les réseaux de télévision à développer un système de cote d’écoute parental. Mawyer fut débouté sèchement.
Les groupes conservateurs ne sont évidemment plus les seuls à faire du lobby auprès de l’industrie. La Gay & Lesbian Association Against Defamation a développé des techniques très sophistiquées auprès des producteurs pour promouvoir la présentation de modèles gais positifs à la télé. Et maintenant certains producteurs et réseaux vont aussi loin que les consulter sur le contenu gai de leurs scénarios. Chaque année, l’organisme distribue des prix pour les émissions de télé. Une manière de souligner les émissions qui donnent des gais une image plus réaliste et moins négative. «Bon ou mauvais, vous ne pouvez pas nier que notre vision du monde est largement influencée par les médias», précise Scott Seomin de GLAAD. «Quand un enfant gai se débat avec son identité sexuelle et voit un personnage tel que Will Truman, qui s’assume complètement, a un bon emploi, un bel appartement et des amis qui se préoccupent de son bien-être, cela a un véritable effet sur la manière dont cet enfant se perçoit ainsi que le monde qui l’entoure. Inversement, quand il n’existe aucune représentation ou, pire, une représentation négative, cela devient très dangeureux. Il ne faudait pas qu’un jeune gai ou qu’une jeune lesbienne voit à la télé une représentation négative d’un gai ou d’une lesbienne et pense : "Voilà quel sera mon destin".»

Double standard ?
Il semble évident qu’Ellen a tracé la voie pour des séries telles que Will & Grace et Some of My Best Friends, la nouvelle comédie basée sur le film indépendant Kiss Me Guido, qui raconte la vie d’un gai et d’un hétéro italo-américain partageant un appartement. Cependant, un double standard demeure quand vient le temps de représenter un gai ou une lesbienne à la télé. Les femmes ont été vues dans leur intimité, incluant le très publicisé baiser entre Roseanne et Mariel Hemingway en 1994, tandis qu’il en est généralement autrement pour les hommes. Même Jack, l’ami sexuellement actif de Will, parle plus qu’il n’agit. Autre exemple : en 1997, le film télé biographique sur Greg Louganis, Beaking the Surface, contenaît une scène de viol, mais aucune scène de marque d’affection. La révolution sexuelle est venue plus tard, en décembre 2000 plus précisement, avec le début de la présentation de la version américaine de Queer as Folk, un drame réaliste explorant la vie et les amours d’un cercle d’amis gais de Pittsburg.

La série qui changera la face de la télé
Prodigieux concentré d’homosexualité diffusé sur la télé anglaise, il y a près de quatre ans, Queer as Folk a obtenu sans mièvrerie ni compromis télévisuels un succès public important partout où elle a été présentée (au Québec, Série + et Showcase l’ont diffusé à deux reprises, respectivement en version française et originale anglaise). Écrite par Russel T. Davies, scénariste réputé, Queer as Folk n’éludait rien et montrait tout sans censure. Pour la première fois à la télévision, on n’hésitait pas à bâtir une série entière sur des personnages homosexuels qui sortaient, draguaient, baisaient, s’amusaient, déprimaient ensemble. Et comme c’est souvent le cas avec des émissions à succès, des producteurs américains ont acheté les droits et produit une série de 22h.
Les thèmes abordés par Russel T. Davies dans la série originale étaient incroyablement variés et en phase directe avec la réalité de l’homosexualité et des homosexuels, hommes (surtout) et femmes (de manière secondaire) : la parentalité (l’un des héros devenait, au début du premier épisode, papa de l’enfant d’un couple de lesbiennes), la famille de substitution composée des amis, la découverte du désir à l’école, le deuil, la peur de vieillir et, en prime, le cul et cette soif forcenée de séduire, de ne pas s’attacher.
Ce qui était formidable dans Queer as Folk, au-delà de la qualité de la mise en scène et du jeu des acteurs (impeccables l’une et les autres), c’était que cette série ne se présentait jamais comme une coupe sociologique romancée, pas plus que comme un prétexte. La réalité qui nous était présentée était évidemment une réalité partielle, celle de jeunes gais urbains et assez fortunés, d’hédonistes noctambules noyant leurs angoisses dans les boîtes de nuit et le plaisir exacerbé. Le tout, sans discours, sans plaidoyer.
La série originale a tant marqué que l’adaptation américaine — on devrait plutôt dire canadienne étant donné qu’elle a été tournée à Toronto et est réalisée, entre autres, par John L’Ecuyer et John Greyson, deux cinéastes gais torontois — était attendue de pied ferme. Certains critiques, dont le journaliste gai du Mirror, Matthew Hays, ne l’ont d’ailleurs pas beaucoup aimée (c’est peu dire), mais les téléspectateurs, eux, se disent très satisfaits (on n’a qu’à lire les réactions sur les groupes de discussions de Gay.com et PlanetOut) et les côtes d’écoute, sur Showtime aux États-Unis et sur Showcase au Canada, sont excellentes. «Au-delà de nos espérances», nous a fait savoir une porte-parole de Showcase à Toronto. «Le nombre des abonnés a connu la plus forte hausse reliée à une seule émission depuis que Showcase existe». Quant à Showtime, le diffuseur américain, il vient d’annoncer que la série se poursuivra, l’an prochain, avec 22 nouveaux épisodes.
Pour obtenir ce succès, les scripteurs et producteurs, Ron Cowen et Daniel Lipman (partenaires à la ville et dans le travail), ont maintenu la trame originale de la série. Tous les personnages favoris sont de retour, quoique rebaptisés, et l’intrigue colle à peu de chose près à l’originale, bien qu’elle ait pour cadre Pittsburgh. Parfois, certaines scènes ont été tournées avec les mêmes angles de caméra comme certains dialogues semblent reproduits mot à mot. Cependant, avec l’ajout de plusieurs heures de diffusion pour raconter cette histoire, les relations ont le temps d’être approfondies et nuancées. Les lesbiennes ne sont plus des personnages secondaires (et tout comme les gars, elles ont des relations sexuelles, dont une très sensuelle à l’épisode 4). Évidemment, l’âge de l’adolescent est passé de 15 à 17 ans pour ne pas trop choquer le public. Et le contexte gai nord-américain est élargi pour être mis plus en avant. Ainsi, dans la version américaine, il existe maintenant un centre communautaire gai avec ses expositions d’art et ses réunions pour les gais de plus de 30 ans. Et plusieurs scènes se déroulent, sans détour, dans des saunas et dans des backrooms.
Si Queer as Folk US n’est pas parfaite et est évidemment une vision limitée de ce que sont les réalités gaie et lesbienne, elle demeure tout de même la meilleure série de télévision sur les gais et lesbiennes a jamais avoir été tournée. Le produit final est scintillant, stimulant et crée une accoutumance, voire une dépendance.
Pour ceux d’entre vous qui se plaignent que la télévision est encore à moitié sortie de la garde-robe, notez bien ceci : Queer As Folk tient grande ouverte la porte de la garde-robe. Désormais, la vie gaie à la télévision ne sera plus jamais la même.
Car, encore plus que la série britannique, la série américaine filme l’homosexualité de ses attachants héros comme une évidence, comme une donnée de base qu’on ne peut remettre en cause, sans remettre la série, elle-même, en question : comme ER filme les docteurs, comme L.A. Law et The Practice filment les avocats, comme NYPD Blue filme des policiers de New York. C’est toute sa force, toute sa miraculeuse singularité.
Queer as Folk US est une série modèle, une façon de montrer l’homosexualité à la télévision d’une manière que personne n’avait jamais osée auparavant. Il se trouve que c’est aussi l’une des séries les plus toniques et les plus stimulantes que la télévision nous donne à voir cette année. À la fois un événement télévisuel et un plaisir pour les yeux.