De l’excentricité à la banalité ?

Les gais et les téléromans

Denis-Daniel Boullé
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Les téléromans attirent le plus grand nombre de téléspectateurs chaque soir. Différents des sitcoms américains et des telenovellas brésiliennes, les téléromans constituent un particularisme culturel québécois et suivent fidèlement l'évolution de la société québécoise depuis la création de la télévision. La plupart de ceux diffusés cette année mettent en second plan, voire en troisième plan, un personnage gai ou lesbien ou, au mieux, transforment, le temps d’un épisode, à la manière des sitcoms, les deux héros machos en couple homo légèrement sado maso (KM/Heure) ou font se questionner l’héroïne sur son orientation sexuelle (Catherine). À quand Sylvie Léonard en butch, et Guy-A. Lepage en Mado, le temps d'Un gars une fille aux couleurs de l'arc-en-ciel? Le point culminant sera atteint cet automne avec un premier téléroman signé Michel Tremblay et tiré de son roman Le cœur découvert, dont les personnages principaux forment un couple gai. Une tentative qui s'appuie sur les expériences anglaises ou américaines, mais qui devra subir le test des côtes d'écoute. Ce déferlement, normal pour les uns, excessif pour les autres, ne cesse de soulever des questions. Est-ce que la télé est le miroir de ce qui se passe réellement dans la société? Donne-t-elle une juste place, un quota de visibilité, à une minorité souvent occultée ou caricaturée? Le phénomène actuel participe-t-il à la banalisation du fait homosexuel?
Après tout, les personnages gais ou lesbiens ont les mêmes problèmes relationnels, les mêmes difficultés et les mêmes aspirations que les hétéros. La multiplicité des représentations des gais ou des lesbiennes, de plus en plus éloignées des folles débridées ou des camionneuses à chemise carreautées, favorisent-elles une meilleure compréhension et, du même coup, une meilleure acceptation de la différence? Pas du tout, clament certaines voix, pour qui la surexposition risque d'entraîner un phénomène de ras-le-bol chez la majorité hétérosexuelle qui se tairait de peur d’être politiquement incorrecte. Pire, l'image propre du gai cherchant l'âme sœur pour cultiver son jardin de banlieue ou celle de lesbiennes rêvant d'élever une grande famille aseptiseraient au nom d'une fausse égalité entre les hétéros et les homos. Gommeraient-elles les spécificités des gais en plus d’oublier de mettre en lumière l'homophobie inhérente à la société?
La télévision au Québec a une (jeune) tradition de gais et de lesbiennes dans les téléromans. Qu'on se rappelle Christian Lalancette (André Montmorency), dans Chez Denise, ou Bernie (Serge Thériault), dans Jamais deux sans toi, au début des années quatre-vingt. Leur présence colorée et leur humour décapant ont sûrement modifié la perception de l'homosexualité chez beaucoup de téléspectateurs. Cette représentation s'inscrivait dans une tradition venue du théâtre, où la marginalité devait être source de rire, de plaisir. Une dizaine d'années plus tard, changement de cap, les gais se sont débarassés des costumes de plumes et de strass, des cris et des crises de larmes outrancières. La cage aux folles a vécu et ne rend plus compte de l'évolution. Les gais et les lesbiennes qui accompagnent nos soirées de la semaine sont plus sages, moins excentriques, plus proches de leurs semblables hétéros. On efface les différences pour ne pas choquer, mais en même temps ils et elles sont partout (souvenez-vous de Patrick Labbé dans la télésérie policière 10-09). Cette représentation discrète permet effectivement de miser sur la surprise, mais pas trop, afin de minimiser les réactions négatives des téléspectateurs. Mais d'autres facteurs ont joué en défaveur d'une présence plus grande et plus rapide de gais, comme le milieu de la production bien trop frileux pour soulever la controverse. En 1997, dans Fugues, Fabienne Larouche déclarait que son entourage professionnel avait tenter de la décourager quand elle avait décidé que Rémi Girard, dans Scoop, serait gai.
À l'image des États-Unis, où depuis l'effet Ellen, des sitcoms reposent sur des gais, le Québec évolue et le cru des téléromans pour la saison actuelle le fait nettement sentir. Virginie, en quotidienne à la SRC, revient épisodiquement sur la thématique, en toile de fond, dans les rebondissements de son petit monde. Une professeur en liaison avec une psychologue, il y a deux ans. Cette année, Hugo (Patrice Bissonnette), après une longue liaison avec une star du porno, s'essaie auprès de Marc (Éric Bernier), un homosexuel un tantinet effiminé, mais très à l'aise auprès de ses collègues. Sylvie Lussier, l’auteure de 4 et demi... a saupoudré sa mini-série de quelques personnages gais: flamboyant, avec Fred (Denis Bouchard), dans la tradition de Christian Lalancette, et low profile, avec un couple gai qui, dans le grand maelström sentimental que traversent les couples hétéros, apparaît comme un modèle de stabilité. Ils ne sont pas de tous les épisodes, et comme 4 et demi... en est à sa dernière saison, aucune chance pour que ce couple prenne plus de place.
En relation avec une femme dans Diva, Stella (Caroline Néron), à la suite du décès de son amie, se sent attirée par les hommes dans Tribu.com, qui nous découvre les coulisses de la mode. Michelle Allen, l'auteure qui signe cette télésérie après avoir signé Diva, a dû penser qu'en dehors de la mode, les gais n'ont pas investi d'autres secteurs professionnels. Emma (Élise Guilbaut), dans Emma à TVA, est entourée d'hommes. Ancien mari, ex-amant, nouvel amant: un monde de vrais hommes à peine dérangé par John Fisher (Marc Béland), l'agent artistique d'Emma, ex-chanteur de rock, homosexuel, Juif et anglophone, et pas très sympathique.
La vraie nouveauté, on la trouve dans La vie la vie, avec cinq personnages principaux dont un gai. Jacques (Vincent Graton, dans son meilleur rôle en carrière), dans la proche quarantaine, déçu par une relation houleuse, rêve d'une vie de couple stable. Jacques n'est pas stéréotypé et ne se distingue pas spécialement par ses rêves, ses désirs des quatre autres protagonistes. Une homosexualité intégrée et qui traduit les mêmes préoccupations que les hétérosexuels, aussi bien sur le plan professionnel que sur le plan affectif. Jacques, bon chic, bon genre, qui ferait un bon gendre pour toute belle-mère québécoise.
Rien de bien dérangeant. De la caricature extrême du début des années quatre-vingt, aussi bien pour l'homosexualité féminine que pour l'homosexualité masculine, la tendance est à un subtil fondu de la différence qui renverrait l'image de tolérance et d'acceptation de la société québécoise. Mais, dans un même mouvement, les gais des téléromans donnent le ton du gai ou de la lesbienne tolérables, la version acceptable pour le Québec, si la télé est un miroir fidèle de la société. De même, sinon de façon très sporadique, les questionnements spécifiques des gais ne sont pas très évoqués. À peine une question de boycottage du restaurant de Jacques dans La Vie la vie mais qui se dénoue bien quand l'organisateur de la soirée revient à la raison et maintient sa réservation pour un party. À surveiller, dans Virginie, les interrogations d'un jeune du secondaire mal dans sa peau face à son orientation sexuelle.
Les téléromans se cantonnent généralement dans l'intimité, les errances du cœur, mais rarement celles du sexe. Les tendres baisers, les préludes sexuels et les ébats softs sous les draps sont réservés aux couples hétérosexuels. Les marques d'affection entre deux personnes du même sexe sont plus discrètes, des embrassades sans plus. De même, les réalités spécifiques gaies et lesbiennes sont plus souvent évoquées que directement traitées. On ne les voit jamais dans des bars gais, ils sont rarement confrontés à l'homophobie, ne poursuivent pas leur employeur pour discrimination, ne sont pas mis à la porte par leur famille ou poussés au suicide. L'homosexualité est une affaire individuelle qui passe sous silence sa place et son traitement dans la société. Des pans entiers ainsi sont à peine évoqués, peut-être par méconnaissance, sûrement pour faire consensus et éviter trop de remous. Et, bien entendu, aucune approche pour ce qui touche aux extrêmes. D'autres minorités sexuelles sont exclues et ne profitent pas de l'ascension des gais et des lesbiennes au petit écran. À quand un téléroman se déroulant à Outremont, où la jeune fille annoncerait à ses parents qu'elle veut changer de sexe?
À ce titre, les auteurs, les producteurs avancent un peu sur la corde raide. Ils veulent, d'un côté, être à l'écoute des changements et en témoigner. Tout comme ils veulent conquérir un public. D’un autre côté, ils ne veulent pas choquer les spectateurs plus conservateurs. Enfin, ils ne veulent pas s'attirer les foudres des groupes communautaires gais qui veillent à ce que l'on ne ternisse pas l'image des gais et des lesbiennes.
L'homosexuel(le) de service a fait une entrée remarquée dans le paysage télévisuel du Québec. «Il faut peut-être s'en réjouir, constate André Montmorency, l'interprète de Christian Lalancette, si cela peut faire avancer l'acceptation. Mais je ne peux ne pas y voir l'aspect mercantile, qui veut que l'homosexuel de service rapporte de l'argent. Il y a peut-être un côté opportuniste qui, à la longue, risque de tanner. Mais je peux me tromper.» Au moment où les télévisions spécialisées pointent leur nez, tous les diffuseurs affûtent leurs armes pour garder leur public et en conquérir d'autres. Opportunisme, affaires de gros sous, peut-être. Mais en attendant, les gais et les lesbiennes qui n'aspirent qu'à l'intégration et à la banalisation des différences, doivent se reconnaître dans les séries actuelles.
Pour ceux plus axés sur la différence, l'homosexualité télévisuelle doit manquer un peu de saveur et de piquant. Mais gageons que dans les années à venir, chacun trouvera l'assaisonnement qui lui convient avec la multiplication des chaînes spécialisées dont certaines exclusivement gaies (Pride Vision et G & L). Pour la rentrée prochaine, et sous la plume de Michel Tremblay, on nous propose une télésérie qui repose sur deux personnages principaux gais. L'adaptation du Cœur découvert, dont l'histoire voudrait que Michel Tremblay ait mis plus de dix ans à trouver des producteurs preneurs, devrait au moins faire le tour de tous les aspects de la vie gaie. Tout un défi!