Discussion avec Didier Éribon

Une identité en questions

Denis-Daniel Boullé
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La sortie de son ouvrage Réflexions sur la question gay, en 1999, donnait le véritable coup d'envoi d'une réflexion gaie et lesbienne en France après de nombreuses années de balbutiements. Ouvrage charnière qui ouvrent des pistes de réflexion plus qu'il n'en résoud. Son auteur, Didier Éribon, philosophe et historien, a depuis multiplié les interventions dans le champ de l'homosexualité. Dans Papiers d'identité, il s'emploie à repérer le discours homophobe de tous ceux et toutes celles qui, en France, ont voulu limiter les droits des conjoints de même sexe (mariage, homoparentalité et définition de la famille). De passage à Montréal lors d'un colloque à l'UQAM, Didier Éribon a bien voulu répondre à nos questions sur l'identité. Dans Papiers d'identité, outre le jeu de mots, la question de l'identité est déjà posée. En dehors d'une nature inhérente à l'homosexualité, comment pourrait-on définir une identité homosexuelle? Ou le terme n'est-il qu'un fourre-tout aux frontières bien floues et qui prête ainsi le flanc à des attaques justifiées?

Le titre de ce livre est évidemment un jeu de mots, mais il correspond aussi à des situations que tous ceux qui écrivent ou interviennent sur cette question ont tenté d’expliquer : les gais et les lesbiennes sont en permanence obligés de justifier ce qu'ils sont et ce qu'ils font, de présenter leurs papiers, et on leur dit toujours que ça ne va pas, qu'ils ne sont pas en règle. Un jour, ils sont accusés de vouloir créer une communauté séparée de la société, ce qui minerait l'unité de la nation, leur dit-on. Le lendemain, ils sont accusés de réclamer les mêmes droits que les hétérosexuels, ce qui mettrait en péril les fondements de la civilisation. Par conséquent, les gais et les lesbiennes ont toujours tort, quoiqu'ils disent, quoiqu'ils fassent. Ce n'est jamais la bonne identité qu'ils ont choisie ou qu'ils revendiquent. Ils et elles constituent toujours un péril. C'est pourquoi ils doivent inventer leurs papiers d'identité (culturelle, sociale et juridique) sans se préoccuper de ce qu'on dit d'eux et d'elles. Cela ne signifie évidemment pas dire qu'il existe une identité homosexuelle. Cependant, il faut créer des modes de vie, des formes de sociabilité qui nous permettent de créer de nouvelles identités.

Tu fais souvent référence à la notion de culture de résistance. Ayant fait de nombreux séjours en Amérique du Nord, penses-tu que l'on puisse encore parler de culture de résistance pour les gais américains?

J'ai bien conscience qu'il est difficile de mettre sur le même pied la France et l'Amérique du Nord tant les situations diffèrent. Mais même si la culture gaie semble s'être institutionnalisée aux États-Unis, par exemple, je crois également qu'elle est toujours confrontée à une hostilité violente et souvent meurtrière. La prolifération des discours homophobes lors des débats sur la présence des gais dans l'armée ou du droit au mariage le démontre suffisamment. Que peut-on faire face à tout cela si ce n'est résister culturellement, socialement et politiquement? Donc, je dirais que oui, même en Amérique du Nord, la culture gaie et lesbienne est une culture de résistance face à l'ordre social et sexuel, que l'on voudrait imposer à tous comme le comportement «normal», et une résistance au discours homophobe et à la manière dont il fabrique la frontière qui sépare les gens «normaux» des monstres que nous sommes.

Avec la sortie d'ouvrages comme Anti Gay et The End of Gay, ainsi que de magazines américains qui s'inscrivent dans la droite ligne de l'assimilationnisme, ne penses-tu pas que la culture de la résistance s'inscrit aussi à l'intérieur de la communauté elle-même?

Tous ces phénomènes ne sont pas très nouveaux : dire du mal des gais et du mouvement gai est depuis longtemps le meilleur moyen pour un gai de vendre un livre et de se faire applaudir par tous les médias grand public et tous les gardiens de l'ordre établi. Mais pour répondre précisément à ta question, je crois qu'il nous faut suivre l'enseignement de Foucault : il n'y a pas d'un côté le pouvoir et de l'autre la résistance, tels deux grands camps qui s'affrontent. Le pouvoir est partout, et il faut résister partout. Il faut défendre la culture gaie contre ceux qui veulent l'effacer de la géographie des villes. Mais, en même temps, il est vrai qu'il y a une institutionnalisation et une commercialisation de la culture gaie et qu’il faut aussi résister à tous ces effets de normalisation de l'identité et des modes de vie à l'intérieur de la culture gaie. D'un autre côté, il y a tous ceux qui nous disent qu'il faut «s'assimiler» à l'ordre dominant, redevenir des gens «normaux», des gens comme les autres que rien ne distinguerait des autres, comme si, d'ailleurs, c'était si simple. On le constate avec la revendication du droit au mariage : il ne suffit pas de vouloir s'assimiler pour que ce soit possible. C'est peut-être même la revendication de l'assimilation qui provoque le plus de résistance réelle, car les mêmes gardiens de l'ordre qui féliciteront les gais de vouloir s'assimiler s'insurgeront contre les conséquences pratiques et juridiques de cette assimilation, à savoir la reconnaissance du droit au mariage.

Même s'ils fréquentent souvent les lieux gais, adoptent les modes gaies (musique techno, grandes soirées rave), utilisent un vocabulaire spécifique, de nombreux gais refusent de se reconnaître dans une communauté gaie. En gros, ils en affichent les couleurs mais se méfient de l'étiquetage? D'où viendrait cette peur?

Je crois que Proust a déjà répondu à cette question. Il écrit que dans tout homosexuel, il y a un anti-homosexuel. C'est-à-dire que l'homosexualité collectivise les individus et qu’en ce sens ils appartiennent, aux yeux de l'ordre social, à une même catégorie et que, d'autre part, ils doivent bien, pour rencontrer des partenaires, participer d'une culture qui est faite de lieux de rencontre ou d'espaces de sociabilité et de liberté. Mais, dans un même mouvement, l'homosexualité individualise, dans la mesure où en même temps qu'ils sont ainsi collectivisés, les individus cherchent à se distinguer des autres, à rejeter cette appartenance, à refuser l'identification. Être gai, devenir gai, c'est à la fois s'identifier, par tout un processus d'apprentissage des codes, des comportements, des références, etc. et se désidentifier, par un refus des manières d'être incarnées par les autres gais que l'on voit et rencontre et à qui on ne veut pas ressembler. Il y a toujours ce double mouvement. Et je ne crois pas qu'on puisse changer cela. On peut simplement le constater et demander aux gais de s'aimer entre eux-mêmes davantage, au lieu de passer leur temps à se dénigrer ou à se moquer les uns autres des autres.

Les avancées en droit ou en reconnaissance ont toujours été le combat d'une minorité de gais. Il n'y a jamais eu de mouvement de masse, excepté à de très rares occasions où un nombre significatif de gais et de lesbiennes sont descendus dans la rue. Comment perçois-tu cette relative indifférence des gais et des lesbiennes face à leur propre réalité?

C'est souvent le cas : le féminisme, ça n'a jamais rassemblé toutes les femmes. La rupture avec le poids de l'ordre social ne peut être que le fait d'une minorité. Mais, il me semble aussi qu'il ne faut pas avoir une conception restrictive de la politique. Si des gens vont à la Gay Pride pour danser derrière les chars des établissements commerciaux, cela peut sembler assez peu politique, mais on peut penser au contraire qu'aller faire la fête dans la rue en disant qu'on est fiers d'être gais, c'est éminemment politique. Faire exister une culture, lire des journaux, c'est aussi une manière d'affirmer son droit d'être gai ou lesbienne. Et la conquête de ce droit (qui doit être affirmée aujourd'hui encore par tout jeune gai ou toute jeune lesbienne qui arrive à l'âge de la sexualité) est à mes yeux une des plus belles avancées de la politique contemporaine, même si les gens qui poursuivent quotidiennement cette bataille n'ont pas conscience de faire un acte politique.

Dans Papier d'identité, tu accuses d'homophobie tous ceux qui ont un discours qui va à l'encontre de l'égalité des droits. Au Canada, à l'intérieur des groupes «militants» gais, on refuse d'utiliser ce terme préférant parler d'ignorance, et on dit préférer miser sur l'information et sur l'éducation. Par exemple, certains militants ont été choqués que notre magazine publie le nom des députés qui, lors de la première lecture de la loi C-23, avaient voté contre, préférant le lobbying pour essayer de les convaincre de changer leur vote au cours des deux autres lectures. Crois-tu que cette stratégie de concertation soit rentable ou n'entraîne-t-elle pas, à la longue, des compromis dont les gais et les lesbiennes feraient les frais?

Je me garderai bien de dicter aux associations ce qu'elles doivent faire ou quelle stratégie elles doivent adopter. Et souvent, des stratégies opposées peuvent être complémentaires et avoir chacune leur validité et leur efficacité, à des niveaux différents. Mais, comme je ne suis pas membre d'une association et que je situe mon intervention dans le registre de l'analyse des discours, il me semble qu'on peut qualifier d'homophobes tous les discours qui tendent à perpétuer ou à légitimer la discrimination à l'égard des gais et des lesbiennes. Ce sont les discours politiques, mais aussi, en France en tout cas, ceux de certains anthropologues, sociologues ou psychanalystes, etc., qui ressassent à longueur de colonnes que «la société ne doit pas », que la «société ne peut pas», etc., comme si le rôle de l'anthropologie, de la sociologie ou de la psychanalyse était de dicter à la société ce qu’elle doit être ou ne doit pas être. Ce sont des interventions grossièrement idéologiques qui s'élaborent derrière le masque de la science et c'est contre ces usurpations de pouvoir qu'il faut se battre. Pourquoi un psychanalyste serait-il plus à même de dire ce que peut ou ne peut pas être une famille, par exemple, plutôt que des parents de même sexe qui élèvent un ou plusieurs enfants depuis dix ou quinze ans? Ces discours de «l'expertise scientifique» qui consistent à dire que des situations qui appartiennent à la réalité d'aujourd'hui sont non seulement impossibles mais aussi impensables, ces discours qui annoncent l'apocalypse si des parents de même sexe se mettent à élever des enfants (comme si ce n'était pas déjà le cas), tous ces discours me semblent exercer une grande violence culturelle, sociale et aussi, certainement, psychologique sur les individus qu'elles dénoncent et désignent à la vindicte publique. Nous avons le devoir d'y résister et de mettre en question radicalement ce racisme qui n'ose pas dire son nom et qui se pare d'une légitimité scientifique usurpée.

Assimiliation et intégration sont souvent opposées à communautarisme, séparatisme et «ghettoïsation» : ces deux pôles sont-ils irréconciliables ?

Je crois qu'il faut admettre que l'homosexualité est une réalité éminemment plurielle et qu'il y a mille manières de la vivre. Les aspirations des uns diffèrent des aspirations des autres. Mais il faut peut-être se garder d’exagérer les oppositions entre les uns et les autres. On peut, à vingt ans, vouloir vivre dans le multipartenariat et, à cinquante, s'installer avec un partenaire dans le cadre d'un couple stable (ou l'inverse). Mais même dans une seule journée, chacun de nous passe, suivant l'heure, l'humeur, les gens avec qui il se trouve, d'un comportement assimilationniste à un comportement séparatiste. Ce qu'il faut refuser, c'est l'injonction, d'où qu'elle vienne, à être ceci ou cela. Les gais conservateurs qui demandent aux gais d'être responsables, de s'intégrer à la société, de prendre leur place à la table, etc., tout ceci me dégoûte profondément, non parce que je condamne leurs aspirations, mais parce que ces discours comportent toujours une sorte de dénonciation de ce que sont les gais et les lesbiennes qui ne se conforment pas à ce type d'idéal. Et contre eux, il faut défendre les cultures alternatives et, notamment, les cultures sexuelles alternatives. C'est-à-dire, là encore, résister.

Réflexion sur la question gay, Ed. Fayard 1999 Papiers d'identité, Ed. Fayard 2000