Des préjugés et du mépris au sein même de la communauté

Trop ou pas assez gai?

Denis-Daniel Boullé
Commentaires
C’est maintenant la question. D'autant plus qu'en règle général, c'est l'autre, l'autre gai, qui se voit targuer de l'être trop ou pas assez. Dans ce prisme qui va du pas gai du tout (d'apparence hétéro, donc, ou totalement coincé) à totalement gai (follement gai, oserions-nous écrire), chacun s'inscrit souvent en ayant la prétention de croire que l'étalon (sans jeu de mots) pour évaluer la bonne ou la mauvaise façon d'être gai, c'est d'abord sa propre façon d’être. Il s'ensuit alors souvent des jugements sur ses semblables qui ont souvent la même saveur que ceux qui s’adressent à notre endroit. À ce jeu, ne manquerions-nous pas, nous aussi de tolérance et de respect envers les différences ? N'aurions-nous pas fait nôtre l'héritage bien encombrant d'une vision hétérosexualisante de l'homosexualité? Insécurité face à ce que nous sommes
«La petite voix trottine dans la tête. Est-ce que ça se voit? Est-ce que j'en ai l'air? La question des apparences, question de placard, qui taraude, absurde et symptomatique d’une vraie paranoïa. Une paranoïa homophobe, bien intériorisée. La frousse d'en avoir l'air, le refus d'en avoir l'air et, pour finir, le lamentable mépris qui parcourt la communauté envers celle et ceux qui en ont l'air!» Voilà comment Jacques Fortin, dans l'Adieu aux normes (Éd. Textuel), parle de l'expérience du placard et d'une des conséquences majeures pour tout homosexuel, à savoir cette sempiternelle inquiétude du «est-ce que ça se voit tant que cela?». Jacques Fortin évoque une époque qui pourrait sembler révolue. Cependant, on pourrait avancer sans se tromper que ce mépris perdure encore aujourd'hui et qu'il ne touche pas seulement les efféminés, mais également ceux qui, par leurs propos, arboreraient d'une façon trop éclatante les signes de leur différence. Des signes qui viendraient déranger le petit confort dans lequel chacun de nous s'est installé.
Il serait absurde de vouloir faire une typologie de ceux qui seraient trop gais. Tout comme il serait difficile de décrire le prototype du gai qui ne l'est pas assez, du genre que l'on rencontre dans les petites annonces : «Homme marié, cherche homme non-efféminé pour relations discrètes». Plus discret que cela, tu meurs! Il semble que très souvent, nous ayons développé une hyper conscience d’être trop gai ou pas assez, successivement ou alternativement, en fonction de notre propre parcours de gai (on ne vit pas son homosexualité à vingt ans de la même façon qu'à quarante). Enfin, il est évident que nous pouvons aussi passer rapidement, dans notre esprit et dans celui de ceux qui nous jugents, de trop gai à pas assez — ou vice versa —, selon les circonstances, les situations ou les lieux mais, nous savons tous «instinctivement» quand il est possible d'afficher en toute quiétude nos couleurs et quand il nécessaire, pour des raisons de sécurité, d'adopter un profil bas.

Pas assez gai
Pourtant, grosso-modo, il est rare que l'on reproche à quelqu'un de ne pas être assez gai. La compassion est souvent de mise. On trouve une kyrielle de raisons qui justifient l'hésitation d'un gars à quitter l'anonymat sexuel. Il travaille dans un milieu peu propice à une sortie du placard; il appartient à une autre génération (il est bien connu que les «vieux» évoluent moins rapidement); sa famille, ses amis (hétéros), ses enfants, (son chien peut-être?) ne comprendraient pas. En règle général, une personne qui n'est pas assez gaie est absoute de toute responsabilité individuelle. Chacun se rappelle son propre cheminement et les peurs qu'il a dû vaincre. S'installe donc une solidarité implicite face au gai ou à la lesbienne qui se débat dans ses propres contradictions. Qu'on se rappelle, l'année dernière, avec quelle unanimité on a condamné ceux et celles qui osaient discuter, voire «demander des comptes», à deux personnalités publiques qui, après nombre d'atermoiements franchissaient enfin le seuil du placard. Daniel Pinard et André Boisclair, «nouvellement sortis», ont eu des commentaires déroutants quand ils se sont prononcé, l'an dernier, sur le milieu communautaire et sur la parade de Divers/Cité. Ils n'ont suscité que très peu d'indignation, bien au contraire. On a préféré saluer leur courage, même si leur sortie tardive ne comportait pas beaucoup de risques.

Trop gai
Il n'existe pas la même solidarité face à ceux qui, au contraire, font pencher la balance du côté du trop gai. Pour faire court, on pourrait classer en trois grandes catégories ce qui irriterait les gais qui voudraient se fondre dans le paysage (hétéro?) : une première catégorie, classique en son genre, tournerait autour des gais efféminés; une seconde toucherait les tenants d'un mode de vie essentiellement gai; finalement, la troisième concernerait ceux qui ont un discours — et aussi une pratique — sur l'homosexualité.

Les efféminés
Faites votre examen de conscience et rappelez-vous qu'il vous est déjà arrivé de lâcher cette phrase pas très élogieuse : «Elle est vraiment trop grande, celle-là!» en parlant d'un gars dans un bar, ou même d'un passant dans le Village. Le fait de stigmatiser une personne ne tient pas seulement de la méchanceté : cela signale surtout à l'entourage qu'on n'est pas comme lui, «qu'on n’a pas l'air d'en être». Les signes de féminité restent une énorme pierre d'acchoppement de l'inconscient gai. Et pour cause, dès notre enfance, nous avons pris conscience que tout ce qui nous démarquait du modèle masculin était voué à la stigmatisation. Des gestes maniérés, des poses un peu trop affectées ou des centres d'intérêts différents des autres garçons pouvaient nous coûter cher en ostracisation. Nous avons intégré cette image négative de la folle. Nous avons su très tôt que plus on s'en éloignait, plus on serait en mesure de se mériter une meilleure considération et un plus grand respect. La folle fait peur parce qu'elle fait écho à des souvenirs cuisants, parce qu'elle ne se plie pas aux normes du genre imposées, parce que par son comportement, elle se met encore en danger, en ne se cachant pas.

Mode de vie, style de vie
Il est aussi de bon ton de chercher à se démarquer d'un mode de vie gai et de critiquer ceux qui l'ont adopté. Comme si la quintescence de la libération passait par l'abandon partiel ou total d'habitudes ou de coutumes qui nous distinguaient auparavant, ou plutôt qui ont distingué ceux qui ont eu le courage d’une plus grande affirmation. Là aussi, vous vous souviendrez avoir entendu des réflexions du genre : «Le Village, il faut savoir en sortir. Si on reste entre nous, on se ghettoïse», on encore «celui-là, il ne se tient qu'avec des gais». Le comble est que ces propos proviennent parfois de la bouche de gars que l'on retrouve régulièrement dans le Village. Mais, nous n'en sommes pas à un paradoxe prêt. En gros, on reproche à certains gais de mener une vie parallèle, à l’écart du reste de la société.
Voyages organisés pour et par des gais, destinations gaies, comme South Beach, Palm Springs, Provincetown, Oguenquit ou Fire Island, sorties obligatoires dans des bars, des restaurants et des discothèques gaies, même le petit drapeau gai collé sur l'auto ou la moto sont autant de manifestations pouvant être interprêtée de façon défavorable comme une trop grande marque d'appartenance à un groupe. Que penser alors, de ceux qui, non contents de vivre en milieu gai, ont décidé en plus d'y travailler! Seraient-ils des mutants s'isolant du reste du monde? Bon, nous grossissons le trait, mais à peine. La tête de cet iceberg isolationniste serait les boy-toys, soupçonnés de pratiquer une ségrégation en fonction de l'âge et du corps. Ils formeraient un sous-groupe emblématique de ce fameux mode de vie. Mais, derrière cette défiance d'un séparatisme gai en fonction d'habitudes particulières, on oublie trop souvent que chaque gai, à sa manière, y participe à temps plein ou à temps partiel. Sinon, depuis longtemps, le Village aurait disparu et on ne parlerait plus de destinations soleil arc-en-ciel. Bref, on oarticipe de quelque chose que l’on dénonce.

Le discours
Si ceux qui s'agitent dans le communautaire ou qui réfléchissent sur la place de l'homosexualité dans la société ne sont pas victimes de moqueries, ils subissent parfois une autre forme de mépris qui se manifeste le plus souvent par l'indifférence. Leurs prises de position, leurs dires et leurs écrits tentent de ramener l'homosexualité sur la place publique et de débattre des grandes questions qui subsistent au sein de notre communauté, ou qui touchent à ses rapports au reste de la société. Ils dérangent l'apparent confort que les lois plus équitables et la tolérance plus grande ont fait naître. Ils mettent en relief les zones grises qui subsistent. Il en faut peu pour qu'on leur inflige l'étiquette de militants et ce, dans le sens le plus péjoratif. Pas besoin d'avoir une carte de parti ou d'adhérer à une idéologie pour ressentir la méfiance face à tout discours ou tout engagement. Le simple fait d'écrire dans un magazine gai peut vous mériter cette étiquette. Comme si les journalistes femmes qui écrivent pour Elle-Québec étaient en soi des féministes-activistes. Le discours sur l'homosexualité fait peur à plus d'un titre. D'une part, il souligne que tout n'est pas rose dans notre société. D'autre part, il oblige chacun de nous — si le discours est entendu — à se repositionner face à nos choix en tant que gai. Pour nombre de ceux qui ont vécu la période d'assumation comme une crise existentielle majeure, période pendant laquelle ils ont dû réfléchir à l'assumation de leur différence et à la modalisation de leur homosexualité, tout discours réveille les souvenirs d'une époque de leur vie dont ils auraient souhaité faire l'économie. Ils préfèrent penser que la société leur offre actuellement une place et un espace suffisant pour s'épanouir sans de nouveau chercher de midi à quatorze heures.
Ceux qui se revendiquent de ces trois catégories ont en commun de ne pas cacher, volontairement ou non, ce qui les distingue du groupe majoritaire hétérosexuel. Ils n'ont pas une «gaititude» de faible intensité. Ils s'opposent, bien malgré eux, à une tendance grandissante, celle qu’entretiennent ou stimulent les gais et les lesbiennes qui cherchent à se dissoudre dans le tissu social ambiant et hétérosexuel.

L'homophobie
Le terme s'est largement répandu dans nos communautés pour marquer généralement les hétérosexuels qui avaient des comportements ou des propros violents contre les homosexuels. L'homophobie s'en est toujours prise aux gais qui, par malheur, se faisaient soir, sortaient du lot. Au fil des siècles, pour vivre comme homme ayant des relations avec d'autres hommes, il fallait se cacher et taire ses préférences. En somme, pratiquer l'invisibilité. Et, il nous arrive de le faire encore lorsque nous sommes en dehors des zones ou des lieux réservés. Nous savons que tout ce qui peut nous rendre visible peut aussi nous rendre victime.

Se tenir par la main dans la rue
Implicitement, le regard des hétéros vient toujours imposer un contrôle sur nos comportements. Plus le milieu est hétérosexué, plus le «gai qui paraît», ou le trop gai, devient insupportable. Car ce n'est pas tant l'homosexualité qui dérange que sa manifestation. Michel Foucault, cité par Didier Éribon, dans Réflexion sur la question gaie, rappelle que le fait que deux gars couchent ensemble ne choque plus personne. Mais, qu'au matin, ces deux gars se tiennent par la main et s'embrassent, bousculent les codes habituels. Selon Foucault, «c'est cette économie-là de plaisirs qui est incroyablement mal acceptée [...]. C'est finalement là que porte l'interdit, c'est la forme la plus perfide d'interdit, c'est-à-dire la plus diffuse, celle qui n'est jamais dite qui, finalement, barre de la vie de l'homosexuel toute une série de choses, ce qui lui rend l'existence relativement pénibe, quelle que soit la tolérance pour l'acte sexuel». Michel Foucault met en relief le mécanisme de l'homophobie qui s'en prend moins à l'acte lui-même qu'à toutes les manifestations extérieures de cette préférence sexuelle. C'est la visibilité de l'homosexualité qui provoque l'homophobie. C'est elle qui engendre les actes haineux. C'est toujours la visibilité de l'homosexualité qui gêne encore les hétérosexuels. La majorité d'entre eux ne saisissent d'ailleurs pas l'importance d'un défilé de la fierté et regrettent même l'importance qu'il prend. De la même manière, plusieurs ridiculisent la tenue de Jeux Gais (si elle ne représentait pas autant de retombées économiques, mais ça, c'est une autre histoire...).
Et, malgré la très grande tolérance des Québécois, les plus ouverts sur le continent américain, on ne peut encore se tenir main dans la main dans tous les quartiers de Montréal. Au pire, on risque d'être agressé, au mieux, on essuie le regard mi-étonné, mi-moqueur des passants.

L'homophobie interne
Élevés le plus souvent par des familles hétérosexuelles, formés dans des institutions scolaires où la notion même d'homosexualité était proscrite, nous avons tous intériorisé une image négative de l'homosexualité. Nous avons intégré que la visibilité peuit être un danger. Nous avons tous été témoins, sinon victimes, d'homophobie, dans ses formes les plus extrêmes comme dans celles qui s’avèrent les plus insidieuses. Beaucoup ont découvert leur différence à partir de l'injure et ont dû faire un long cheminement pour sortir du placard : ils conservent de ce parcours leur lot de cicatrices. La pillule pour devenir hétérosexuel de Daniel Pinard, si elle existait, trouverait sans doute plus de candidats qu'on ne le soupçonne. En somme, qu'une impression insidieuse persisterait encore en beaucoup de nous que la vie aurait peut-être été un peu plus facile si nous avions été hétérosexuels. Si nous avions été du côté des plus forts, en somme.
Serait-ce les vestiges d'une éducation imprégnée d'homophobie ou la déception de ne pas être du bon bord qui transparaîtraient lorsque nous avons peur de la visibilité ou lorsque nous dénigrons nos semblables? Est-ce que ce ne serait pas les vraies raisons de notre intolérance que nous masquerions sous le beau discours de vouloir s'intégrer, de se fondre dans le paysage? Ne serait-ce conjurer nos vieilles peurs que de nous éloigner de tous ceux qui participent ou défendent l'idée d'une culture gaie au sens large? Mais surtout, est-ce réellement notre discours et notre comportement, ou plutôt ceux des hétérosexuels, que nous avons fait nôtres et que nous reproduisons à satiété?
Beaucoup d'entre nous refusent ou se méfient de la visibilité, de ce «trop gai», qui irait à l'encontre de l'intégration, qui ralentirait le processus d'acceptation. Mais cette réaction contre la visibilité ne devrait pas se faire sous le signe du rejet, de l'exclusion, de l'ostracisation, par le biais de cette homophobie interne à l’endroit de nos communautés. Nous y participons tous un peu, à des registres différents, et parfois sans penser à mal. Mais voilà, nous pourrions et devrions accepter de se questionner : et si la semaine de Divers/ Cité nous permettait de faire notre examen de conscience?